Trash Machina

Un vieux texte à la demande de Romain 😉

Trash machina

Chapitre 1 :

La foule entière l’acclamait. Les flashs électriques brillaient comme une constellation contenant un millier d’étoiles. Mais ce qu’il retenait de toute cette excitation, c’était cette odeur de sueur. La sueur due aux frissons de l’angoisse. Le célèbre parc d’attraction accueillait son plus grand héros. Depuis des années, jamais l’épreuve du Trash machina n’avait connu une telle effervescence. L’audimat était scotché devant le petit écran, avide de connaître le dénouement de cette confrontation mortelle entre l’homme et la machine. Aucun des participants ne fut aussi charismatique que Dan Frazer, alias le Berserkser.  Le concepteur de cette maison mouvante était un homme au génie bouillonnant : il créa une foule d’objets étranges dont le but et le fonctionnement demeurent encore une énigme pour certain. Cet homme répondait au nom de Al Hazred Dimitrov. Malheureusement il fut interné dans un asile de haute sécurité. Là bas il se donna la mort, non sans avoir créé un dernier objet bizarroïde : C’est durant cette période d’internement qu’il commença la réalisation de cette attraction. Bien sur, cela fut tenu secret durant de nombreuses années, le parc ne voulant pas subir le courroux de l’opinion publique. Celui qui avait permis l’exploitation des plans du génie interné fut un de ses propres élèves, disparu de la circulation peu de temps après la fin des travaux. La police ne retrouva jamais aucune trace de l’élève : un anglais de souche égyptienne du nom d’Edward El Nyarlathotep. Hors cette attraction anodine, à l’origine totalement inoffensive, était devenue une affaire juteuse lorsque apparu son premier héros : Jeremiah Bettencourt, surnommé alors le Méta Baron. Celui-ci parvint, on ne sait comment, à rendre « fou » le programme qui gérait l’ensemble des mouvements mécanique de l’immense maison hantée. Cela causa une panique totale dans le parc d’attraction dont le bilan fut extrêmement lourd. Des centaines de visiteurs perdirent la vie, et tout autant de blessés restèrent pour toujours traumatisés. La machine devint une véritable Gaia morbide donnant naissance à des hordes de monstres sanguinaires. La maison avait acquis une âme, mais celle-ci était purement et simplement maléfique. Jeremiah répara son erreur en domptant à lui seul les innombrables périls des pièces amovibles de l’horreur mécanique. Les survivants de l’époque racontent encore, avec des larmes pleines d’émotion, comment Jeremiah affronta l’âme noire de la machine sur un pont qui surplombait un abîme grouillant de vers immenses. Il y laissa la vie, mais le monstre fut si profondément blessé que sa fureur prit fin. Après avoir émit une plainte lugubre, l’imposante demeure était allée s’installer par ses propres moyens dans l’endroit le plus désolé du parc. Depuis ce jour fatidique, le monstre-ordinateur était resté invaincu. Pendant des années, elle décima la nuée de prétendants au titre. A l’époque il n’était pas vain d’affirmer que ceux qui y entraient n’en reviendraient jamais vivants. Hélas, le désir de posséder le titre de ‘survivant’ était une réelle fascination pour toute la jeunesse : ils venaient se précipiter par centaine contre l’affreuse demeure qui les exterminait sans pitié au cours d’abominables épreuves. Pour palier à cette boucherie les gérants firent construire Mortimer, un homologue non mortel, incapable de tuer une mouche. Cependant le succès escompté n’eut pas lieu. Mortimer était bien trop discipliné pour provoquer la moindre angoisse. Les gens voulaient du sang, des zombis gloutons de chair humaine, des fantômes démoniaques…et surtout de vaillants héros à qui promulguer des éloges. Ce héros là était né en la personne de Dan Frazier. Il était entré une première fois dans la maison pour en ressortir dévoré par la lèpre, mais o miracle : vivant. Puis un an plus tard, il y retourna. Tous crurent que cette fois-ci il n’en reviendrait pas, les mauvaises langues affirmant qu’il avait été simplement chanceux lors de sa première visite. Mais ils avaient eu tort ! Dan sortit bel et bien vivant, triomphant encore des rudes épreuves de la maison maléfique. La foule devint hystérique quand elle s’aperçut qu’il était quasiment indemne. On lui donna toutes les vertus : la bravoure, le courage…On se rendit compte par la suite que sa santé mentale avait été gravement déséquilibrée par ce second opus. Il était sujet à des frénésies meurtrières imprévisibles. Le drame fut que la population l’apprit à ses dépend : lors d’une remise de prix (celui de chevalier de Jeremiah) une crise se déclencha sans qu’il puisse la contrôler. Une vingtaine de fans périrent de ses propres mains, ainsi qu’une dizaine d’agents de la sécurité. Depuis ce jour funeste, le surnom de ‘Berserkser’ lui fut décerné en hommage aux vikings à demi fou qui tuaient sur le champ de bataille aussi bien leurs alliés que leurs ennemis. Son physique était d’ailleurs proche de celui de ses hommes du Nord : le visage carré, des cheveux longs et blonds, ainsi qu’une impressionnante balafre sur son torse d’albâtre. En ce jour où il se préparait à entrer pour la troisième fois, la foule criait son nom comme si cela était pour elle une nécessité vitale. Un cortège d’hommes patibulaires et armés encadrait le héros, aussi bien pour le protéger que pour prévenir une de ses crises. Bientôt il se trouva devant l’édifice tant redouté. Une vedette de la télé à la coupe de cheveux gominés se dressa en bondissant face à Dan. Avant que celui-ci puisse poser la moindre question, il l’envoya rebondir contre la barrière de fans déchaînés. A son approche la maison sembla se réveiller. Tout d’abord elle fut parcourue par un léger frémissement, puis d’un seul coup ses frondaisons tremblèrent en répandant un bruit assourdissant. Le public épouvanté n’émit plus le moindre son, de peur que la terrifiante maison ne se lève pour tous les engloutir. Son imposante porte à double battant s’ouvrit dans un grincement sonore qui fit chanceler la foule muette. Seul Dan était resté impassible face à l’ouverture béante. Armé d’une claymore (épée à deux mains de facture écossaise) et d’un fusil de précision à lunette, il entra dans les boyaux obscurs de l’engin infernal sans le moindre signe de nervosité. La porte cyclopéenne se referma tout en poussant une plainte lugubre qui résonna tel un rire sardonique.

 

 

Chapitre 2 :

 

L’unique voie de sortie s’était condamnée derrière lui. Désormais Dan était plongé dans les ténèbres du hall d’entrée. Seul quelques cliquetis réguliers venaient déranger le silence oppressant. Des lanternes rougeoyantes s’allumèrent, diffusant une lumière macabre dans le hall gigantesque. Elles étaient suspendues sur les cimes vertigineuses de colossaux piliers. Ceux-ci formaient une rangée de colonnes qui s’étendaient à perte de vue. Après un temps incertain, Les premières créatures surgirent : des êtres faméliques aux membres noueux et à la démarche boitillante arrivèrent de partout. Des goules difformes aux crocs canins et à la peau verdâtre. C’était toujours par elles que la Reine commençait les hostilités. Mais cette fois ci, leur nombre était assez éloquent, preuve qu’elle savait pertinemment qu’il représentait une menace. En son for intérieur Dan fut rassuré de la reconnaissance qu’avait la maison pour ses compétences. Bien qu’on puisse penser qu’il était insensible aux horreurs qu’elle lui envoyait, il n’en était rien. Dan avait toujours peur. Il était même terrifié à l’idée d’affronter encore cette chose aux pièces métalliques qui s’entrechoquaient dans un tumulte diabolique. Mais un attrait morbide l’empêchait de rejeter loin de lui ces monstruosités. C’était comme s’il voulait s’y plonger encore plus profondément pour vaincre ses peurs par d’autres encore plus terrifiantes. C’était soigner le mal par le mal lui-même. Il aimait plus que tout l’odeur enivrante et puissante de la peur. Les effluves de ce sentiment le mettaient dans un tel état de transe, qu’il avait vraiment l’impression de voyager vers un monde invisible. Les créatures arrivèrent sur lui. Il leva sa lourde épée à deux mains. Malgré l’angoisse, aucun de ses muscles ne trembla. Lorsque la lame d’acier s’abattit sur la première des goules, il se sentit renaître. Ses veines pulsèrent. Son cœur hurla. Il y était retourné ! Comme c’était bon de pouvoir expier ses propres peurs en les massacrant. Les membres brisés des infâmes goules jonchèrent le sol. La dernière goule s’écroula à terre, éventré par la claymore. Une trentaine de corps déchiquetés traînaient lamentablement à terre. Couvert d’un sang noirâtre, Dan sentait la frénésie envahir sournoisement ses membres contractés. Il fit son possible pour se relâcher. Il lui fallut environ vingt bonnes minutes pour empêcher que cette insatiable envie de détruire ne submerge sa raison branlante. Il voulait à tout prix garder le meilleur pour cette ‘salope’ : La Reine noire, l’âme de la maison qui avait toujours eut le dernier mot. Enveloppée dans sa longue robe de soie noire, elle avait déjoué toutes ses tentatives, lui faisant subir une cuisante sensation d’échec en dépit de la chance formidable de s’en être sorti en vie. Sournoisement elle se cachait quelque part dans les confins de la machinerie complexe qui entourait Dan, attendant pour intervenir qu’une occasion privilégiée se présente. Ses pouvoirs étaient incommensurables, mais il était certain de pouvoir la vaincre. Une certitude qu’il ne s’expliquait pas. L’épreuve suivante fut annoncée lorsque le décor se transforma dans le chuintement déplaisant que créèrent des milliers de pièces métalliques. Cette fois Dan se retrouva sur les hauteurs d’une falaise abrupte. Des éclairs aveuglants parcoururent un ciel illusoire. Alors vinrent ses adversaires. Des cavaliers sans têtes juchant des montures épouvantables : Une sorte de griffon, créatures hybrides au corps de lion, aux ailes de chauve-souris et à l’énorme tête d’aigle. Les cavaliers étaient revêtus d’une épaisse cotte de maille peinte en un rouge criard et tenaient dans leurs mains une longue hallebarde effilée. Les montures cauchemardesques poussèrent un cri perçant qui se mela au tonnerre de l’orage virtuel. Dan attrapa son fusil et se mit en joue. Avant qu’ils ne soient entrés dans son périmètre, trois cavaliers furent projetés hors de leur selle par une balle en pleine poitrine. Ils tombèrent comme des paquets de chiffons au fond du gouffre. Les autres s’étaient rapprochés à toute allure, rendant impossible une visée correcte. Désormais la joute entre Dan et les cavaliers volants était inévitable. Un griffon chargea à six mètres, créant des tourbillons de poussière masquant sa position exacte. Fermant ses yeux devenus inutiles, Dan ne se fia qu’a son sens de l’ouie. Il se plaqua au sol de justesse pour éviter la lame courbée qui fusa au-dessus de lui. Reprenant ses esprits, il étreignit sa claymore, car un autre cavalier fonçait déjà sur lui. Esquivant in extremis le coup mortel, il réussit à trancher net l’aile membraneuse de l’abominable griffon. Celui s’écrasa sur le sol dans un bruit rappelant celui d’un arbre s’écrasant de tout son long. Son maître fut projeté avec elle vers une mort certaine. Dans le ciel tumultueux, Dan ne compta plus que cinq griffoniers prêts à fondre sur lui. Les survivants se dispersèrent, puis de façon synchrone ils amorcèrent une charge folle furieuse sur lui. Chacun se suivirent avec un décalage de seulement quelques centièmes de seconde. Le visage de Dan se crispa, il se concentrait pour anticiper l’assaut synchronisé des créatures. Soudain le soleil rougeâtre surplombant la falaise se métamorphosa en œil injecté de sang. Il tournait sur lui-même tel un manège écarlate devenu totalement fou. Cependant les cavaliers arrivaient. L’œil sanglant le fixait intensément, et il ne pouvait en détacher le regard. La Reine noire le fixait de son œil malicieux, et Dan sentit ses jambes s’enraciner au sol. Les cavaliers n’étaient plus qu’à quelques mètres de lui. Malgré sa paralysie, il pouvait sentir le souffle de leur déplacement. Il entendit le ciel gronder, mais il devina que c’était là le rire de la Reine noire qui résonnait. Il était en son pouvoir. L’ombre difforme d’un griffonier fondait sur lui. Le sang afflua dans ses tempes. Par le peu de volonté qu’il ne s’était pas fait absorber, il força ses yeux à se détourner de la pupille menaçante. Comme par enchantement, ses muscles figés reprirent vie juste à temps pour éviter l’assaut des griffons. L’attaque fut aussi violente qu’une rafale de vent hurlant à cent kilomètres à l’heure. Il esquiva la première hallebarde avec succès, puis échappa d’une façon presque désespérée à celle qui arriva dans son dos : Instinctivement il pivota de 180 degrés pour porter un coup fatal au bassin du cavalier. La claymore transperça la solide cotte de maille et fut emporté au loin avec sa victime. Il eut à peine le temps d’anticiper la charge d’un troisième attaquant arrivant sur son flanc droit. Privé d’arme, il s’agrippa au harnais pour s’envoler avec l’affreux couple. Le cavalier sans tête fit son possible pour faire lâcher prise à Dan, or celui-ci s’accrochait fermement à sa jambe de tout son poids. Bientôt Dan parvint à s’asseoir derrière le pilote du monstre hybride. Faisant tournoyer son arme à feu au-dessus de sa tête, il envoya d’un puissant coup de crosse le monstre valdinguer dans le gouffre escarpé. Le griffon poussa un glapissement effrayé. Affolé, il se mit à enchaîner des figures de voltige pour faire s’écraser dans le fossé le parasite qui avait tué son maître. Dan sentit son cœur battre à tout rompre. Sa poitrine était écrasée par la pression que lui infligeait la vitesse avec laquelle le griffon fou exécutait ses figures. Pourtant il tenu le temps qu’il fallait pour qu’elle s’avoue vaincue, le laissant enfin prendre possession du harnais de cuir qui attelait la bête. Il savait que ce qu’il avait obtenu là n’était qu’une obéissance temporaire. Ici aucune créature ne se joignait à vous, et si elle le faisait c’était pour mieux vous trahir plus tard. Les trois cavaliers restant s’étaient armés d’arquebuses antiques. Deux flèches fusèrent dans sa direction. L’une d’entre elle se ficha dans sa cuisse, tandis que l’autre se planta dans l’œil de sa monture. Un geyser de sang vert perla sur la toison du monstre volant qui poussa alors un cri strident. Dan serra les dents. Une odeur forte et puissante vint à ses narines : la peur montait, elle l’envahissait. Sans desserrer les dents il se mit en joue. Soudainement tout lui apparu figé, comme si le temps s’était stoppé. Ses adversaires lui faisaient face, tenant leurs encombrantes arquebuses pointées sur lui. Il vit les cordes et les rouages des arquebuses se détendre, lançant dans les airs trois flèches aux pointes brillantes d’une lueur verdâtre. Dan tira avec une précision meurtrière. Les derniers cavaliers s’élevèrent au-dessus de leurs montures, bougeant comme des pantins désarticulés, avant de rejoindre leurs pairs au fond du gouffre. Les détonations se firent entendre bien après, résonnant dans l’immensité du ciel charbonneux. Faisant pivoter son arme avec la vitesse de l’éclair, il fit feu sur les trois flèches qui arrivaient sur lui.  Cependant quelque diablerie habitait les flèches. Celles ci fendaient les airs sans suivre de chemin prédestiné. Avec horreur il se rendit compte qu’elles le suivaient. Avec la même sensation de ralenti, il força le griffon blessé à accélérer l’allure. Le maléfice qui enchantait son instrument de mort promettait une lente et douloureuse expiation. Trop épuisée pour continuer à maintenir une telle vitesse, la bête céda du terrain. Il sut alors qu’une seule chose restait à faire. Quand les pointes enchantées ne furent qu’à deux mètres, il sauta à son tour dans le trou insondable qui s’offrait à lui. Désormais incapable de dévier leur trajectoire, les flèches embrochèrent le griffon qui poussa une plainte douloureuse. Plongeant vers les profondeurs du vide, dan l’entendit hurler à mort un bon moment avant de perdre connaissance.

 

 

 

 

Chapitre 3 :

 

Il ouvrit les yeux. Une immense caverne illuminée par de simples torches flambantes lui apparue. Son corps entier était recouvert d’une mousse humide. Tandis qu’il essayait de la retirer, une douleur cinglante lui fit cesser tout mouvement. Sa cuisse blessée n’était plus pénétrée d’une flèche, mais empalée sur une stalagmite longue et fine. Il fit son possible pour ne pas hurler. La colère prit le pas sur son esprit. Il brisa de son poing l’extrémité haute de la stalagmite, réduisant ainsi le pénible chemin qu’il allait faire à sa cuisse. Après s’être libéré à grande peine, il inspecta la plaie. Il jaugea que l’état de celle-ci n’était pas trop grave, mais ne pu se soustraire à une grimace de dégoût à la vue des petits vers grouillant tout autour d’elle. Il se remit debout avec difficulté, ne songeant qu’a cette garce de Reine noire dont il arracherait la tête bientôt. Il arpenta la caverne en boitillant. Au cours de son investigation il retrouva sa claymore plantée contre un amas boursouflé de mousse blanchâtre. Il posa la main sur le pommeau pour sortir avec soin la lame hors de l’amas gluant. Le tertre gluant émit alors un grognement indistinct mêlé à de petits bruits de succion. Dan fit un bond en arrière sous l’effet de la surprise. Le tas de mousse gélatineux, ainsi que d’autres, se souleva avec lenteur du sol. N’en croyant pas ses yeux, Dan vu émerger du sol un être humanoïde aux traits difformes. Sa peau était laiteuse et couverte de veines noirâtres. Tout son corps était parsemé de champignons et de moisissures. A travers l’épaisse couche de mousse dégoulinante qui constituait son visage, une paire d’œil globuleux le fixait avec hostilité. Cet être fongique possédait une silhouette fluette dénuée de griffe ou de croc. Pourtant Dan redoutait déjà l’instant ou le monstre se mettrait à l’attaquer. Rien n’était plus terrible qu’un ennemi aux pouvoirs inconnus. Le moment fatidique arriva : les champignons fixés sur l’être végétal crachèrent une épaisse poudre jaunâtre qui enveloppa Dan. Des milliers de spores infectieuses s’insinuèrent dans ses poumons haletants. Par réflexe il asséna à la créature un coup sur la tête. Bien qu’une partie d’elle fût expédiée sur le sol imbibé d’eau, l’autre moitié continua à le regarder avec malveillance. D’autres fongus humanoïdes s’étaient extirpés du sol boueux. Tout l’air de la caverne se remplissait de spores. Une trentaine de ces créatures crachaient des volutes de fumée caustique, rendant impossible à Dan d’échapper au nuage toxique. Il fut pris de démangeaisons atroces, et une sorte d’inflammation se mit à engourdir ses muscles. Il dut se retenir de respirer pour que les spores cessent de s’infiltrer, mais il était trop tard. Ses membres le lâchèrent, ses pensées s’envolèrent. A terre et suffoquant, il croyait entendre un rire démoniaque bourdonner dans la caverne. Avant que ses yeux ne se ferment, il sut que ce rire n’était pas le fruit du délire, mais que c’était celui de la Reine noire savourant sa victoire. Ses mains tremblèrent. Dans un rictus souffreteux Dan intima à ses muscles l’ordre de se relever. Le rire continuait à se faire encore plus fort dans sa tête, broyant petit à petit sa volonté. Mais Dan trouva un second souffle inespéré. Le rire s’étrangla quand Dan commença à se relever, ses muscles luttant contre la tétanie. Les hommes champignons s’étaient fondus les uns aux autres, formant un abominable fongus géant orné d’œil malicieux. La caverne entière sembla trembler quand Dan se retrouva debout, le visage rubicond et les yeux injectés de sang. Tout son corps était pris de spasmes violents, sa poitrine se soulevait sans pourtant se gonfler d’air. Retenant sa respiration, Dan s’élança contre le gargantua à l’haleine empoisonnée. Traversant le nuage de spores mortelles, il planta sa claymore dans l’enchevêtrement de filaments qui constituaient l’enveloppe charnelle du monstre. Péniblement chaque œil fut crevé, libérant un liquide saumâtre ainsi qu’un grand ronflement rageur. Le rire tonitruant de la Reine noire se brisa lorsque la silhouette haletante de Dan se dressa dignement au-dessus des restes éparpillés de l’armée de fongus humanoïdes.  Enfin il relâcha l’envie irrésistible de respirer qui lui broyait les poumons. Il se sentait épuisé. Des étoiles brillaient abondement devant ses yeux fiévreux. Soudain le sol se déroba sous ses pieds. Ses yeux se fermèrent sans que rien ne puisse les rappeler à l’ordre. Le peu de spore qu’il avait respiré ne le tuèrent pas, mais il sombra irrémédiablement dans un sommeil profond.

 

C’est bien plus tard qu’il fut ramené à lui par une série de picotement lancinant parcourant son corps. Une fois encore le décor s’était métamorphosé, passant d’une caverne humide à celui d’une morgue immaculée. Avec stupeur il se rendit compte qu’on l’avait attaché sur une table de dissection. Ses poignets, ainsi que ses chevilles, étaient soumis à l’implacable fermeté de lourde menotte d’acier. De plus il avait été mis à nu, et on l’avait recouvert d’un grand drap blanc.  Sur une petite tablette trônaient une série d’instrument à l’aspect inquiétant. Des lames recourbées, un scalpel, des épingles dentelées, une scie chirurgicale…toute une panoplie disposée à déchirer les chairs. Un bruit de raclement sur le sol attira son attention. Une sorte de tapotement régulier sur le dallage résonnait en dessous de lui. Incapable de voir la chose qui rodait dans son dos, il devina qu’elle tournait en rond avec un agacement perceptible. La chose laissait échapper de temps à autre un petit grognement de mécontentement. Impuissant Dan attendait que le visage de son tortionnaire apparaisse enfin.

Il ne fallut que le temps d’un clin d’œil pour que la chose se retrouve assise sur la tablette, sa face penchée sur celle de Dan. Un énorme babouin au pelage blanc se tenait devant ses yeux, l’air aussi intrigué que Dan. Il avait d’énormes griffes noires qui lui servaient à gratter le dos et le haut de son crâne dépouillé. D’une voix nasillarde le légiste simiesque parla : « Cher patient, je suis furibond ! Que dis-je ? J’enrage plutôt, oui ! On m’a demandé de vous exécuter sans tarder ! Ah ! Quelle honte ! Jamais en trente ans de métier on ne m’a demandé de bâcler une vivisection ! » Dan voyant les yeux du babouin rougir à l’expression du mot ‘vivisection’ commença à se débattre. « Voyons, voyons ! Ne vous agitez point ! Vous allez endommager mon travail ! Tenez-vous tranquille, que je puisse continuer de vous ouvrir le torse. » C’est à ce point précis que Dan horrifié comprit d’où provenait l’origine des picotements. Manifestement il s’était réveillé en dépit de l’anesthésie générale qu’avaient provoqué les spores car son torse avait été dénudé de sa peau. Elle avait été maintenue tendue grâce à des épingles longues et fines, dévoilant les muscles et les tissus graisseux de la poitrine. Dan voulu crier, mais il constata qu’une autre opération s’était déroulée dans son état d’inconscience profonde. Sa langue avait été tranchée ! Épouvanté, il l’aperçu qui trempait dans une cuvette de plastique circulaire. « Je n’ai plus de quoi vous endormir, cela vous apprendra à vous lever avant l’heure ! Bon, ou en étais-je ? … » Fit-il en se gratouillant le ventre. Il regarda ses instruments et une lueur parcoura soudain ses petits yeux vicieux. « Ah, oui ! J’en étais à l’extraction des muscles pectoraux ! » S’écria t’il en retroussant son museau ridé. Saisissant des lames étranges, le babouin se mit à l’œuvre sans que Dan ne puisse l’en empêcher. Tandis que la lame fendit les fibres musculaires avec une lenteur sournoise, la morgue entière fut prise d’un long frisson. Dès lors, l’unique lampe au-dessus de la table d’opération s’était mise tournoyer tel un pendule de plomb. Son mouvement circulaire créait des ombres terrifiantes sur la face macabre du légiste fou dont le rire sadique emplissait la morgue. Les caissons contenant les cadavres se mirent à frémir. Des gémissements presque inaudibles retentirent depuis les immenses armoires métalliques. « Putain ! Fermez vos gueules ! » cria le singe qui voulait le silence. Cependant les armoires tremblèrent encore plus fort, tous les caissons se mettant à vibrer sous les coups de leurs occupants. Heureusement des cadenas à l’allure solide maintenaient fermement ceux-ci clos. La lampe tournait de plus en plus vite. Les plaintes devinrent des sanglots, et le singe à chaque fois leur demandait de se taire. Le scalpel faisait d’étranges arabesques sur la poitrine dénudée, envoyant de temps à autre des projections de sang sur le museau du babouin. A chaque goutte de sang ainsi projetée, sa langue râpeuse sortait en quête de les récupérer. « Et si on vous faisait une trachéotomie, vous semblez avoir du mal à respirer… » hurla t’il en voyant que le visage de sa victime blêmissait. Dan sentait ses forces s’évanouir. La torture que lui infligeait l’affreuse créature avait brisé en lui toute espérance. Les yeux révulsés, il attendait qu’une idée jaillisse de sa cervelle. Mais celle-ci était trop occupée à interpréter les signaux découlant des nombreuses mutilations que lui promulguait le légiste. Alors que ses paupières se fermaient à nouveaux, il entrevit un ultime espoir. L’appareil génital du babouin était juste au-dessus de sa main droite. Peut être que cela ne servirait à rien, mais avant de mourir, il désirait plus que tout laisser une blessure indélébile à cette ordure de singe. Le babouin poussa un glapissement de surprise quand une poigne d’acier vint saisir son organe sexuel, le broyant douloureusement. Il lâcha ses outils qui tombèrent dans un bruit de ferraille. Dan le vit avec horreur saisir la scie chirurgicale. Mais il ne lâcha pas pour autant sa précieuse prise. Et même quand les dents de métal s’enfoncèrent dans la chair de son bras, il ne relâcha pas son étreinte. Le singe hurlait de rage en voyant que la main n’abandonnait toujours pas sa prise. Malgré les muscles, les nerfs et les tendons tranchés, la main resta agrippée aux bourses du singe hirsute. Du sang coulait entre les doigts de cette main désormais reliée au corps de Dan par un fil invisible. Dan ne laissa pas la douleur l’envahir : son bras meurtri était maintenant libéré de l’anneau de métal qui l’enserrait. Le sacrifice de cette main n’avait pas été vain. Pendant que le singe se retrouvait penaud et sans force, Dan mobilisa ses dernières forces pour le terrasser. Tel une mante religieuse, il coinça le cou du babouin pleurnichard entre son biceps et son avant bras. C’est là que monta en lui ce divin fumé : son tortionnaire exsudait la peur par tous les pores. Toute fatigue disparue de son visage en sueur. Le babouin émettait des petits grognements courroucés au fur et à mesure que la pression se faisait de plus en plus forte contre son cou frêle. La lampe tourna avec encore plus de force, les pleurs en provenance des caissons redoublèrent leur ampleur. Dans un pandémonium d’ombres et de gémissements, Dan acheva l’animal en lui écrasant le cou. Un craquement clair résonna dans toute la morgue lorsqu’il sépara la tête simiesque de son tronc. Dan en oublia son humanité. Il se mit à sucer avidement le sang abondant qui coulait du corps décapité. La lampe explosa, livrant l’entière morgue à une pénombre intolérable, de même que les pleurs se turent. Dan enfin rassasié chercha un moyen de libérer ses autres membres. La pénombre l’empêchait de distinguer quoi que ce soit. Le silence se faisait oppressant. Seuls les battements de son cœur meublaient ce silence menaçant. Soudain les épaisses armoires tremblèrent à l’unisson. De petites ampoules d’urgence s’illuminèrent, créant une lueur vacillante au ton écarlate. Les coups étaient si puissants, que le métal des panneaux se déformait dans un affreux crissement. Aidé par la demi-pénombre teintée de sang, Dan trouva une clef baignant dans la volumineuse fourrure de l’animal. Il se libéra aussi vite que lui permettait la récente amputation de sa main droite. Les prisonniers tentaient de sortir par une véritable pluie de coups contre le métal. Celui ployait sous leurs efforts forcenés. Parfois des visages difformes laissaient une trace ineffaçable contre les parois rigide de leur prison. Pour l’instant les cadenas semblaient tenir bon. Epuisé et nettement amoindri par son amputation, il se sentait totalement démuni pour faire face à une meute de cobaye mutilé. Son sang se glaça quand il comprit à quel point la morgue était immense : Des armoires mortuaires s’étendaient à perte de vue dans la clarté des lumières rougeâtres. Evidement aucune voie de sortie ne s’offrait à lui. Cette fois la Reine avait concocté la pire des épreuves pour le valeureux chevalier. Sans arme, handicapé, blessé et sans échappatoire, il se savait désespérément condamné à lutter contre la légion de mort qui allait sortir d’un moment à l’autre. L’instant tant redouté arriva : un cadenas céda. Puis d’autres s’écroulèrent, impuissants à retenir la mort en marche. Les caissons s’ouvrirent et l’écho de leur grincement sinistre se répercuta indéfiniment contre les murs tel un rire fou. Celui de la Reine noire qui riait à s’en démettre la mâchoire.

 

 

 

Chapitre 4 :

 

Un à un les cadenas tombaient. Dan avait la vue qui se troublait à cause du sang qui s’échappait au bout de son bras droit. Ses forces le quittaient mais il fit son possible pour rester debout. Dans la demi-pénombre des corps horriblement scarifiés avançaient en titubant. Ces corps animés par une magie vile étaient le résultat de monstrueux croisement entre des hommes et des animaux. Ils gesticulaient grotesquement sur leurs pieds d’homme et leurs jambes de bouc. Disproportionnés, leurs membres fouettaient l’air dans l’attente de pouvoir arracher à Dan ce qui leur manquait pour avoir l’air presque normal. Dan courrait dans le dédale, regardant derrière lui les mutilés sortir des caissons qu’ils avaient défoncés. Après s’être écrasé à terre, glissant sur son propre sang, il se mit à ramper lamentablement.

Un instant il fut soulagé en distinguant le manche de sa claymore dépasser au coin d’une armoire. Mais sa joie s’effaça promptement : Elle était inexploitable avec une seule main, même pour lui. Sa lame était bien trop longue et bien trop lourde pour qu’elle soit maniée à l’aide d’une main. La horde grossissait au fil des cadenas qui se brisaient, envahissant méticuleusement les recoins de la morgue. Il était désormais inutile de fuir entre les armoires vidées de leurs horreurs. Sans la moindre arme utilisable, blessé et perdant du sang, la seule chose qui lui restait s’était sa frénésie meurtrière. Quand la légion de cadavres zoomorphes se déversa comme un fleuve contre lui, il se transforma en ‘bersekser’ assoiffé de meurtre. Ses vaisseaux se contractèrent, accélérant la circulation. Son coeur se lança dans un battement si puissant, qu’il n’entendit plus que lui. Son sang devint noir et épais, coagulant en un instant au niveau des plaies ouvertes. Ses muscles se changèrent en pierre sous l’effet de l’adrénaline parcourant ses membres. Tous ses sens furent poussés à leur paroxysme. Une salive épaisse dégoulina à la commissure de ses lèvres. Son nez se retroussa, comme pour mieux sentir la chair de ses ennemis. Les pupilles de ses yeux n’étaient plus que deux têtes d’épingles ou passaient des éclairs de folies. Les éléments de la masse grinçante qui le submergeait furent expulsés sous la seule force de son hurlement rauque.  Saisissant un des monstres, il le fit tournoyer en l’air, dévastant les rangs ennemis déployés autour de lui. Le craquement des os, le sang frais qui sautait sur sa peau nue, les organes se déchirant sous la force de ses doigts : tout cela ne fit que le rendre toujours plus empreint à détruire. L’océan de cadavre ambulant redoubla ses efforts pour le noyer. Mais à chaque fois une secousse incommensurable tétanisait les vagues qu’il balançait contre Dan.  Des membres et des têtes sautaient dans tous les sens. Dan s’était armé d’un tibia brisé d’où pendaient encore des vestiges de tendons et de chair. Il piétinait tous ceux qui tombaient sous ses coups furieux, étouffant leurs râles. Il se servait même de son bras blessé comme d’une massue, et l’os de l’avant bras commença à être défait de la viande qui l’entourait. Bientôt l’os fut dénudé sur vingt centimètres, ce qui donna une arme redoutable en forme de pieu. Ne sentant plus la douleur, Dan frappait les crânes qui venaient à lui, les enfonçant avec cette lance osseuse. Un à un, ils venaient s’empaler contre elle sans la moindre peur de mourir, espérant que sous leur nombre le héros s’écroule de fatigue. Le décor changea durant la titanesque bataille. Elle eut lieu dans une plaine brumeuse ou quelques tombes recouvertes de mousses dépassaient hors de terre. Au loin un vieux manoir à l’aspect menaçant dressa son ombre épaisse sur la vallée ou une armée de mort essayait d’exterminer Dan. Les étoiles du ciel brumeux scintillaient avec anxiété : La maison verrait-elle son ennemi surgir vivant de l’immense vague de créature décharnée ? Toutes ses statistiques s’effondraient car la chose qui avait pénétré ses portes ne rentrait pas dans les normes. Imprévisible, elle avait anéanti tous les obstacles en dépit de ce que l’évidence dictait à sa raison binaire. Les morts volaient dans toutes les directions, puis s’écrasaient mollement à terre sans pouvoir se relever. Au bout d’une heure le dernier d’entre eux tomba sur l’amas gigantesque des carcasses broyées. Dan continua à marteler la cage thoracique du monstre, la réduisant en charpie. Il se releva, toujours plongé dans une transe morbide, couvert de viscère et de sang. Il regarda son œuvre avec satisfaction : Il se tenait sur une impressionnante colline constituée de cadavre démembré. Sa bouche, où coulaient des flots de sang, donnait l’impression qu’il avait dévoré jusqu’à la lie chacun de ses opposants. Son cœur battait la mesure, ses veines pulsaient. Sa crise ne finirait pas avant un bon moment. Entre temps Dan entreprit de décortiquer les corps qui gisaient sous ses pieds, afin de calmer cet état sur lequel il n’avait qu’un très relatif contrôle. Or à son grand plaisir ses adversaires suivants étaient déjà là. Il ne gaspillerait pas son énergie à écraser des os les uns contre les autres pour se détendre.

 

La lune se dressa dans le ciel d’encre, pale et lumineuse. Les dernières troupes de la Reine sortirent du manoir, prêtes à terrasser l’humain qui les menaçait une bonne fois pour toute.

Un groupe de pharaons momifiés se tenait devant lui. Il reconnu immédiatement leur chef :

Un homme au visage couturé de cicatrice portant un ankh inversé contre sa poitrine. Un homme au sang si brûlant que chaque blessure infligée à son corps projetait un jet incendiaire. Le prince des catacombes se tenait devant Dan. Il ne l’avait jamais affronté, car il était toujours resté en retrait quand la reine noire défiait Dan dans une joute endiablée. Une troupe d’oisillons vint tournoyer autour du corps momifié du prince, formant une spirale de corps rougeâtre d’où sortait une sorte de mugissement inquiétant. Le prince sans bouger les lèvres ordonna à la spirale grouillante d’oisillons féroces de déchiqueter Dan. L’essaim se changea en épais nuage à la forme fluctuante. Le prince entama une mélopée qui sembla produire un effet hypnotique sur le nuage : « Porteur d’esprit ! Gloire au monde des morts ! Que vos serres et vos becs découpent sa charnelle pelure ! Que vos ailes portent son âme en dehors de toute vie ! » Le reste ne fut qu’une suite de « Psychopompe ! Caedes ! Psychopompe ! Caedes ! » Dan nettement affaibli, mais encore en état de frénésie meurtrière, se précipita sans réfléchir dans le turbulent cyclone de Psychopompe. Il comprit immédiatement son erreur. Il sut qu’elle lui serait sûrement fatale. Mais sa raison qui était en alerte rouge depuis déjà longtemps ne lui suggéra qu’une chose : se battre jusqu’à ce que sa dernière goutte de sang s’évapore dans le néant. Se battre jusqu’à ce qu’il voit les flammes de l’enfer s’étendre sur la chair éthérée de son âme empalée sur un pic de fer. Le prince assuré de sa victoire poussa un rire sardonique qui fit trembler les cryptes de la reine. Les morts se mirent à danser au rythme frénétique que faisait l’écho de ce rire contre les murs voûtés des catacombes. Petit à petit Dan sentit ses pensées s’échapper. Sa conscience s’enfuyait ! Bientôt son corps retomberait à terre, inerte, vidé de toute présence. Soudain la vision de sa mort se précisa, clair et limpide comme une eau de jouvence. Alors une rage insensée étreignit son cœur. La haine peupla son esprit. Il rentra dans ce qui était une démence encore plus grave que sa frénésie meurtrière. Une métafrénésie ! Ses muscles se tendirent, mais avec une telle férocité, qu’ils émirent un craquement qui tonna dans le ciel. Cette fois ci, le monde entier lui parut totalement figé. Le prince ne comprit pas comment la situation lui avait échappé en quelques secondes seulement. Une forme fugitive se déplaçait à une allure inconcevable, tuant un à un les psychopompes, ainsi que sa garde privée de momie millénaire. Le prince fut incapable de voir venir les coups puissants qui fondirent sur l’ensemble de son corps couvert de bandelettes brunies. De son coté, Dan voyait le visage ahuri de son adversaire se décomposer lentement. Il infligea une telle quantité de coups en si peu de temps, que le prince n’en avait pas encore senti les effets dévastateurs. Quand Dan s’était arrêté de bouger pour lui faire face une dernière fois, le prince le regarda avec un tel effarement que Dan se mit à rire comme un dément. Dix centièmes de seconde plus tard, le prince réalisa avec horreur qu’il était déjà mort. Il vit venir les coups à retardement détruire son corps antique, alors que Dan riait à en perdre haleine. En exactement cinq seconde et dix centièmes, le prince fut réduit à l’état de sac d’os poussiéreux. Un éclair déchira le ciel, les portes du manoir s’ouvrirent dans un tonnerre rugissant. Une calèche ténébreuse au cochet démoniaque en sortit à toute blinde. Les quatre étalons squelettiques crachaient du feu par les naseaux. Deux faux énormes sortirent des flancs de la calèche dans un cliquetis sinistre. Le bolide fonçait sur lui à toute allure. Dan sauta par-dessus les chevaux et tomba sur le cochet les deux pieds joints. Le démon eut la poitrine écrasée. Dan le balança au sol d’un coup de pied. Prenant les rennes il soumis l’attelage entier à son autorité. Les yeux fous, il força la calèche à se précipiter à une vitesse folle contre les remparts du manoir. Ayant sauté au bon moment, il eut la satisfaction de voir la calèche et son attelage s’écraser lamentablement contre le roc. Il ne resta qu’un amoncellement de bois et d’os brisé. Pourtant elle lui avait échappé, encore une fois…Car la Reine noire se tenait face à lui, ses cheveux rouges à peine ébouriffée par l’anéantissement de la calèche.  Ses lèvres noires poussèrent un intense soupir de plaisir. De ses incroyables yeux aux couleurs toujours changeantes, elle toisa l’homme avec une tendre volupté. Ils semblaient dire : prends-moi et je serais à toi pour l’éternité. Mais Dan savait bien quel danger attendait celui qui s’y laissera prendre. Sous l’épaisse robe de dentelle noire et ses innombrables jupons obscurs se cachait un corps empoisonné. Celui qui tétait ses seins fermes et généreux finirait dévoré par la maladie. Il ne le savait que trop bien, car il s’était laissé prendre par ce piège infâme. Voyant qu’il ne se laisserait pas prendre, elle entama les hostilités. Une épée au pommeau incrusté de saphirs apparue dans ses mains gantés. Elle se déplaçait aussi vite que lui, malgré sa tenue peu adaptée au combat. Armé de son bras épieux, Dan s’élança en hurlant comme une bête. L’immensité de la plaine résonna de leur combat. Ils allaient si vite, que nul œil humain n’aurait pu les voir s’affronter. La peau de Dan était désormais dure comme l’acier, et les coups d’épée n’entamèrent que superficiellement sa chair. La reine pour la première fois n’avait pas l’avantage. Si le prince avait agi c’était qu’elle se savait trop faible pour gagner cette manche. Dan encouragé par cette déduction redoubla l’ardeur de ses attaques. Bientôt la reine à bout de force abandonna. L’épée tomba à terre en produisant un bruit de victoire aux oreilles de Dan. Elle se tint à genoux face à lui, sans force pour éviter la mise à mort certaine que lui octroierait son vainqueur. La maison hantée poussa des millions de grognements métalliques, et la plaine se changea en un marécage boueux où régnait une poix laiteuse. Au loin on pouvait entendre la foule encourager son héros. Elle hurlait la mise à mort. La maison ne cessait d’émettre des grincements déchirants. Le maquillage noirâtre de la Reine s’était mit à couler sur son visage de craie. Le fleuve de larmes ne semblait pas vouloir se tarir. Impuissante, la maison diabolique attendait la fin. Dan leva son arme naturelle. Un coup sur ce visage suppliant, et tout s’arrêterait à jamais. Une mélodie funèbre doucement s’éleva dans l’enceinte du complexe mécanique. La maison acceptait son funeste sort à présent. La reine noire se mit à trembler. A présent elle connaissait la peur de mourir. La foule hurlait toujours : Tues-la ! Tues-la ! Alors Dan laissa retomber son bras. La foule cessa de respirer. La reine ne réalisant pas ce qui se passait resta muette et fixa l’homme de ses grands yeux douloureux. Elle le vit partir sans un mot, sans un regard en arrière. La maison resta figée, ses mécanismes intégralement paralysés par l’incompréhension. Le système logique ne pouvait saisir un tel comportement. Une fois dehors la foule demeura silencieuse, incrédule face à ce qui venait de se produire. Dan ne tenait plus debout que par une fine corde maintenue par sa volonté. Et tandis que la foule s’écartait de lui avec stupeur, Dan ne pensait plus qu’à une seule chose : la prochaine session de trash machina. Décidément il aimait vraiment cette ‘putain d’odeur’ : celle de la peur. Rien ne valait ce qu’il avait sentit aujourd’hui même ! L’odeur de la reine noire totalement terrifiée ! Un trésor qu’il ne voulait à aucun prix mettre à mort.

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