Pale comme une ombre éphémère

« Pale comme une ombre éphémère

Sentant la fin surgir du puit de l’oubli »

 

 

 

Un chien habillé en costar noir, sa tête repose sur la bordure d’un caniveau. Le crâne est fendu en deux. Au dessus de lui, une cohorte de chimpanzé en couche culotte.

 

« Il est mort ? » Fait l’un

 

« Je ne sais pas, je ne suis pas spécialiste en la matière » Fait un autre.

 

« En tout cas il a salit la place publique… » Faire remarquer un énorme orang-outang en string panthère. Il fume une pipe d’un geste affable tout en toisant les autres curieux.

 

« Il faut appeler l’équarisseur… » Soumet l’un des chimpanzés.

 

Dans la petite ruelle s’amassait de plus en plus d’individus, au point que certains marchaient presque sur le cadavre. L’orang-outang bouscula un jeune singe qui tentait de toucher la main du mort. « Touche pas ça petiot, c’est sale » Tonna t’il.

 

Un vieux chacal renifla le corps immobile. «D’après l’odeur, il n’est pas encore en décomposition… » . Il se mit à baver en lorgnant la plaie du crâne d’où coulait un sang épais.

Ses yeux sortirent un peu plus de sa tête d’épingle. La foule se bousculait carrément. « Holà, poussez pas ! » Hurla un énorme bouledogue dont le pied avait été écrabouillé par les badauds. Une dame de maintient assez noble tomba en plein sur le ventre flasque du chien. On entendit un bruit mou fort désagréable, et de la bouche du mort sortit un jet gluant. Les gens l’aidèrent à se relever en riant. « Ben là s’il était pas crevé, c’te fois l’est bien clamsé. Faut dire qu’elle avait l’cul pointu la donzelle » S’esclaffa un caniche-punk. Le mari de la dame élégante devint rouge vif. C’était un honorable notaire. Sa carrure de lièvre toute recroquevillé ne fit absolument pas peur au punk, qui le nargua de plus belle. La tension monta, et toujours plus de monde se ruait dans cette ruelle sombre pour dévisager le chien.

 

« Il est mort vous croyez ? » reposa à l’orang-outang un nouveau curieux. Jouant à faire des ronds de fumée avec sa pipe, et se donnant un air important et détaché, il fit étalage de ses vastes connaissances dans ce domaine. « Voyez vous messieurs dame, malgré le code posthume interdisant la mort, j’ai bien peur que nous soyons en présence d’un cadavre. »

 

Un lézard myope au airs d’érudit s’introduisit dans la conversation : « Voyez vous, le décret de 1565 interdit toute violation au code dont vous parlez. Si ce décret a été inventé, c’est bien pour faire face aux exceptions. »

 

« Mais voyons, cela est impossible, on n’a plus relevé de mort depuis l’instauration de ce code ! Vous vous trompez ! » Fit un curieux en claquant furieusement son long bec d’échassier. L’orang-outang blêmit. « Restons discret messieurs, il ne faut pas ébruiter ce genre de conversation » dit il en chuchotant presque, s’apercevant enfin que l’endroit était surpeuplé.

 

Mais son inquiétude était en réalité inutile, car tout le monde ne parlait que de ça. Les gens formaient des petits clans, s’exprimaient à voix basse, et jetaient de temps à autre des petits regards furtifs vers les autres.

 

Le corps du défunt quant à lui était maintenant carrément piétiné. Le chacal dans la confusion donnait de grand coup de langue sur la fissure béante. Les discussions s’animaient jusqu’au point d’atteindre des échanges verbaux remplis de hargne. Le nuage des idées, alimenté par la peur, devenait de plus en plus grossier et lourd. « Puisque je vous dit, monsieur, que la mort n’a pas d’emprise sur notre nation ! » criait un banquier aux larges dents de morses. « Voyez la preuve ! Cet homme est mort ! » lui répondait on vivement. Mais la preuve disparaissait, écrasé sous le poids de ceux qui lui marchait dessus. Le chacal profita allégrement de tout ce chaos pour ramasser les viscères qui sortaient abondements du ventre, percé par quelques talons aiguilles.

 

La foule devint de plus en plus féroce. Les idées s’écrasaient les unes contres les autres comme font les vagues se fracassant contre une falaise escarpée. Les mots seuls ne suffirent plus à expliquer la situation. On en vain immédiatement aux poings, chacun voulant ainsi mieux faire rentrer « la vérité » dans la caboche du fauteur. « La mort n’existe pas ! » Vociféraient les uns, « Si, elle existe, nous l’avons vu ! » criaient les autres. Dans les ténèbres commença une bagarre générale. Le corps du malheureux chien fut écrabouillé sous la démarche saccadée des combattants. Il fut aplati, déchiré. Certains s’armèrent des membres disloqués pour les jeter à la figure de ceux qui prêchaient que la mort n’était point une réalité. Des gens glissaient sur le sang encore frais. Le chacal après avoir pris plusieurs gnons s’en alla en poussant de petits jappements. L’escarmouche dura un certain temps. Assez longtemps pour que les chairs et les os du mort soient totalement érodés. La police aérienne des hiboux vint mettre fin à la rixe. Elle fit s’éparpiller la foule à grand renfort de coup de trique et d’arrestation. Les gens fuirent la queue entre les jambes, abandonnant la rue pavée en toute hâte et oubliant ce qui avait amené dans un état de révolte. Le lézard érudit retenu par trois policier jacassait encore : « Un mort, il y’a un mort ! ». Un des gardiens de la paix, voulant stopper le forcené car il se débattait comme un diable, le frappa à plusieurs reprise sous l’œil insensible de ses compagnons. « Mince, il ne bouge plus ! ». En effet, l’homme face contre terre ne bougeait plus, il était même devenu soudainement rigide et très pale. « Il doit dormir…article 20 du code posthume… » Fit le chef qui était venu voir ce qui se passait. « Oui, il dort…bien sur. » admettent les trois agents. Ils repartirent tranquillement, heureux d’avoir accompli leur tache dans le plus grand respect de la constitution.

 

Le lézard habillé d’une façon excentrique, resta là, immobile. Son cou faisant un angle de 90 degrés par rapport à ses épaules.

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