Emotion de censure

Un vieux texte qui date de mes années à la fac. Notamment cette petite nouvelle a été écrite pour le journal de l’association de biologie dont je faisais parti.

Emotion de censure

Jean sortit de sa poche le petit cube rose qu’il avait choisi au hasard dans la boite à chaussure. Il possédait jusqu’ici 3 petits cubes à l’aspect cristallin et aux couleurs différentes. L’ascenseur vibra brutalement et la porte mécanique s’ouvrit en grinçant. Il rangea le cube lorsque deux personnes au visage inexpressif pénétrèrent, puis l’ascenseur continua sa pénible montée en soufflant. Il avait choisi le rose, ce qui signifiait que ce soir il serait amoureux. Il cligna des yeux en se demandant sur qui son dévolu serait jeté. Pure curiosité. L’ascenseur s’arrêta pour de bon et les trois hommes sortirent ensemble sans échanger le moindre regard. Pourtant ce n’était pas la première fois qu’ils se voyaient à une ‘soirée’. Jean se souvenait parfaitement d’eux : le grand blond aux dents de lapin s’appelait Albert, et le gros brun au visage rubicond se faisait surnommer Api. A la dernière ‘soirée’ organisé par sa sœur ils avaient chacun fait usage du cube vert, leur attitude fut donc tout à fait amicale et joyeuse. Tout trois restèrent un moment fixe devant la porte de leur hôte. Aucun ne savait s’il devait prendre sur lui de sonner. Ne se regardant, ni ne se parlant, ils furent paralysés jusqu’à ce que l’alarme de présence gémisse à l’intérieur de l’appartement. Ce système avait été mit au point pour éviter la gêne occasionnée aux invités dans ce cas précis. Les cubes étaient fournis une fois par mois par le gouvernement aux salariés, il fallait donc les économiser le plus longtemps possible. En règle générale, les ‘soirée’ permettait de les utiliser avec un rendement maximum, c’est  à dire pour une durée d’environ 6 heures. La porte s’ouvrit sur la face blême et rigide de sa sœur. Sans un mot elle cocha dans un petit calepin les trois derniers noms d’une liste de vingt convives ; à l’intérieur on les attendait avec un total désintérêt.

Tous les invités enfin présents, la sœur de Jean ouvrit alors la bouche en articulant les mots avec la lenteur et la précision d’une machine. Son ton monocorde résonna dans la pièce dénuée de meuble. « Chers invités, nous voilà tous réuni. Que chacun utilise le cube qu’il a choisi pour cette soirée. ». Automatiquement tout le monde fit apparaître son cube et en pressant un petit bouton déclancha une sorte de tourbillon électrochimique à l’intérieur. Une fois la couleur du cube devenue translucide, à l’unisson ils l’ouvrir pour en ingurgiter le contenu. Avant de boire le sien, Jean remarqua qu’Albert était en possession d’un cube noir. Un goût doux coula jusqu’au tréfonds de sa gorge. Ses yeux se dilatèrent et son rythme cardiaque s’accéléra. Il tombera amoureux, mais de qui ? Tout le monde s’était levé sous l’effet des émotions qui emplissaient leur corps tout entier. Api se mit à hurler de rire et à sautiller partout, passant d’une personne à l’autre par le biais de grandes embrassades. Sa sœur souriante avait le teint rose et frais. Elle s’avança vers lui en tendant les bras. Jean embrassa sa sœur sur le front tandis qu’elle l’entourait de ses bras roses. Ils parlèrent longtemps de la dernière soirée en riant aux éclats. Ils furent rejoins par d’autres convives avec qui ils partagèrent une discussion savoureuse. La pièce vide s’était toute d’un coup rempli de tables encombrées de mets délicieux. Les gens s’exclamaient bruyamment, se déchaînant presque par plaisir d’avoir retrouvé leurs émotions. La sœur de Jean avait choisi le cube rouge de la passion, ainsi tout ce qu’elle disait était emprunt d’une flamme ardente. La plupart des invités avaient utilisé des cubes verts, mais certains avaient été plus excentriques : Api était hyperactif à cause du cube en or, et il passait son temps à courir et déclamer des phrases anodines. Une femme que jean ne connaissait pas avait eut la mauvaise idée de prendre un cube mauve ; la malheureuse était prise d’une soif inexorable de plaisir. Jean se demanda s’il tomberait amoureux d’elle, ce qui aurait été un avantage. Mais bien vite elle trouva en Api un sujet parfait avec qui s’encanailler, bien que celui-ci ne visse la chose que d’un point sportif. Jean soupira et ses yeux devinrent fiévreux. Son esprit vagabonda tandis qu’un homme atteint d’une terrible dépression passa en gémissant devant lui. Se sentant triste et seul, il alla rejoindre sa sœur avec qui il espérait se confier. Seulement, debout sur une table, sa sœur récitait des poèmes de Baudelaire à un petit nombre de fidèle. Elle avait le regard fou et tout son corps était secoué par la prose de ce poète sombre. Non sans un regard inquiet envers cette passion débordante, il s’éloigna en trottinant. Il se rendit compte devant le festin qu’il n’avait pas faim et suait abondement comme s’il attendait la venue de quelque chose. Il dut s’asseoir car ses jambes s’affaiblissaient.

Le fauteuil était en face d’une grande baie vitrée ou le ciel nocturne resplendissait. Rêveur il fixa l’impénétrable mystère de l’espace et la douce lumière des étoiles scintillantes. Il sentait qu’un visage allait bientôt surgir du fond de cette toile clair obscure, et qu’il en tomberait éperdument amoureux. Son cœur fit un bon. L’image d’Albert se cristallisa dans les infinies circonvolutions de son cerveau. Albert ! Bien que cette idée ne lui fasse pas plaisir, il était tombé amoureux d’Albert, et bien malgré lui ses lèvres imaginaient déjà leur premier baisé. Il n’eut plus qu’une idée en tête : retrouver l’objet de son désir ! L’inquiétude le rongeait, comment ferait il pour lui avouer son amour ? Déjà ses mains moites tremblaient. Il fouilla la cuisine et on lui suggéra d’aller voir dans le salon. Le salon, il en venait et Albert n’y était pas retourné depuis un bon moment. Il fut pétrifié un instant en constatant que Api se tenait devant un écran de télévision. La folle du cul ! Avec qui était elle désormais ? Albert aurait il succombé ? Son estomac se contracta. Il courut à pas de loups vers les chambres. Il colla son oreille à la porte de la chambre d’ami. Son sang ne fit qu’un tour. Le bruit caractéristique de l’acte copulatoire résonnait sans discrétion à l’intérieur. Etant donnée la cacophonie qu’il entendait, la femme n’avait pas qu’un seul partenaire. En tremblant Jean entrouvrit la porte, le cœur momentanément sur pause. Quatre hommes nus s’affairaient auprès de la jeune femme avec des gestes d’une brutalité inconcevable. La scène le subjugua avec une telle force qu’il resta temporairement hébété. Mais aucun Albert. Jean se demanda s’il ne ferait pas mieux de fouiller le placard au cas où, mais il fit taire sa parano. Soulagé, il expira en refermant la porte. Il lui fallait fouiller les autres pièces. Dans la chambre de sa sœur, il ne trouva qu’un homme affligé d’une timidité maladive dont la tête était encastré dans la corbeille façon autruche. La salle de bain ? Jean regarda quand même. Lorsqu’il ouvrit la porte et tâtonna pour trouver l’interrupteur, une odeur désagréable piqua ses narines. Quand la lumière crue baigna la petite pièce blanche, ses poumons mirent un certain temps avant de laisser mourir le hurlement qui fit venir tous les fêtards en direction de la salle de bain. Son amour gisait dans la baignoire et l’un de ses bras pendait mollement en déversant un filet rouge. Plié en deux par l’horreur, Jean songeait au cube noir. Le cube du suicide. Il croyait avoir mal vu, car ils étaient interdits. Il pleura de façon hystérique jusqu’à ce que le délai fût épuisé.

Le visage blême de sa sœur le réveilla alors qu’il s’était assoupi sous l’effet du chagrin. Il quitta l’immeuble sans un mot ni une seule pensée. Objectivement la ‘soirée’ avait été une réussite et il la raconta à demi-mot à son poisson rouge tout en fixant le mur nu de son appartement. Avant d’aller se préparer pour dormir, il ouvrit la boite à chaussure. Lors de la prochaine ‘soirée’ il n’aurait que des cubes verts à se mettre sous la dent. L’œil immobile il scruta le vide de son appartement et le poisson qui tournait inlassablement dans son bocal. Il referma la boite et la rangea en se disant que peut être Albert avait bien fait de se procurer un cube noir. Au moins sa change un peu de l’habitude.

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