H cherche F

Cette nouvelle présente un monde où les relations homme-femme sont entièrement organisées par des voies administratives façon speed dating.

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Célibataire n°4548 se présenta à la 989278245ème réunion annuelle de seek ‘n’ love. Auparavant une simple agence matrimoniale, elle était devenue une agence gouvernementale après la Crise de l’an 20. Il montra sa carte d’identité et signa trois feuilles de couleur différente. L’homme à l’accueil prit son temps pour vérifier si tout était en ordre et laissa enfin les deux solides vigils ouvrir la double porte. Célibataire n°4548 était né bien après la Crise de l’an 20, mais ses parents l’avaient tenu au courant de toute l’affaire. « Ça commençait déjà à devenir difficile à mon époque, mais si je m’était attendu à tout ce chamboulement » Disait souvent son père en bégayant. Avant d’entrer, il vérifia dans un miroir que sa parure était bien au top. Il épousseta d’un geste agacé quelques pellicules blanches qui s’étaient déposé sur ses épaules. Ses cheveux étaient gominés et ses lèvres peinturlurées en rouge vif comme le voulait la mode. Il ajusta la ceinture de son pantalon et sa veste Yves saint laurent. Dans le reflet, un homme de 26 ans habillé d’un smoking impeccable lui souriait. « Parfait, t’es un gagnant coco ! » se dit il à lui-même en serrant les poings jusqu’à ce que les veines ressortent. Le fonctionnaire haussa les sourcils d’un air peu convaincu : il avait vu tant de jeune gens revenir bredouille. Il entra, mais sa main trembla lorsqu’il repensa que jusqu’ici, il était toujours sortit perdant. Sa confiance ébranlée reprit le dessus dés qu’il posa le pied dans la salle de réunion. Malgré tout, il entendait la voix de son père remonter depuis ses souvenirs : « C’est une sale époque. Avant on pouvait parler d’amour. Aujourd’hui, c’est comme passer un concours de médecine ». Presque imperceptiblement son sourire se tordit, mais la lumière tamisée ne permettrait pas qu’on le remarque.

La salle de réunion était un immense espace baigné dans la pénombre et rempli de table pour deux personnes. Il devait bien y avoir quelques 1500 personnes et l’émotion serra la gorge de Célibataire n°4548. Un fonctionnaire lui empoigna le bras. « Vous êtes en retard n°4548, voici votre premier rendez-vous, table 569 ». Il se précipita. En retard ? Comment était ce possible ? Ce satané fonctionnaire avait sûrement prit trop de temps. Elle l’attendait droite comme une bite d’amarrage, froide et métallique. Elle prit son CV sans aucun mot ni regard. N°4548 se sentit mal. Cette fois-ci, il avait tout misé sur le physique contrairement à la dernière fois. L’année dernière il était tombé uniquement sur des femmes en recherche de beau compagnon, performant en matière d’art sexuel. Il avait alors suivit des stages de Relooking et d’art sexuel, et ses efforts venaient de tomber à l’eau. Même s’il lui restait d’autres femmes à voir, dans le cas où il ne réussissait pas à l’intéresser du tout, il porterait au cou un collier noir, symbole d’échec cuisant. La femme était habillée de façon stricte et son crâne rasé était recouvert de symboles hiératiques. Elle releva la tête et enfonça ses yeux bleus dans les siens. « Vous n’espérez pas trouver quelqu’un avec un tel CV ? Non, je dis ça parce que je ne vois aucun point positif. ». N°4548 s’empourpra. « J’ai fais de nombreux stages pour être en conformité avec la demande féminine : culturisme, littérature, sport de combat, théâtre, art sexuel et Relooking. Je suis aussi chef d’entreprise, ce qui me permettrait de répondre aux besoins financiers éventuels de ma partenaire…et je ne suis pas stérile. » Se défendit il sans paraître vexé ou hargneux. Son timbre de voix resta dénué de tout sentiment. Il ne fallait pas montrer la moindre émotion aux femmes, sinon c’était l’échec assuré. Pourtant il lui sembla qu’elle fut insatisfaite de sa réponse. « Décidément non, N°4548, voyez-vous, vous en faite trop. Etre dispersé n’est pas une bonne chose. Nous voulons des hommes pluridisciplinaire mais pas touche à tout. Il n’y a pas de lien entre vos activités diverses, ce qui montre un caractère passionné et désordonné, voir impulsif. Non, pour vous ce sera collier noir ». L’estomac de n°4548 se crispa. Il baissa la tête pour recevoir la punition. Soudain la femme se figea. Il avait agit avec résignation, avant même qu’elle ne valide sa note sur le petit ordinateur portable à disposition. Elle s’écria « Passionné mais servile. Je me suis trompé. J’avais cru qu’il existait un certain égocentrisme borné chez vous, ce qui n’est pas forcement pour déplaire à toute. Un impulsif servile, voilà une très bonne chose. Collier d’argent pour vous ».  Il ne montra aucune joie, même si son cœur battait à tout rompre. Il quitta la table pour ses autres rendez-vous après avoir humblement baissé la tête en signe de salut.

Il passa les deux autres entretiens sans difficultés. Il eut le loisir de se plonger dans ses souvenirs durant la pause. Il repensa aux paroles de son père peu de temps après que sa mère décéda. Ils étaient partis quelques jours en montagne pour se changer les idées, et son père s’était beaucoup confié. « Tu sais, votre époque est vraiment dégueulasse. J’ai eu du mal à trouver ta mère, mais au moins nous avons eu le temps de nous aimer et de faire des choses ensembles. Même avant de la rencontrer, j’ai eu l’occasion de connaître d’autres femmes, tu imagines ça ? ». Non, il ne pouvait pas s’imaginer ça. A cinq ans les enfants étaient séparé du sexe opposé et on leur apprenait à penser à deux choses : travail et rendement. La vie était soit une réussite, soit une défaite financière. Bataille de salaire et de poste à pouvoir. Mais les femmes dans ce jeu excellaient et pouvaient bien plus ce passer des hommes que nous ne le pouvions  vis-à-vis d’elles mêmes. Quand les deux sexes se retrouvaient, il ne se passait rien. Chacun vivait pour le travail, et par le travail. Penser à autre chose, c’était devenir moins efficace. C’est pourquoi peu de gens se mettaient en couple et que l’espèce failli s’éteindre. Le Crise eut lieu lorsqu’on constata que les organes de la reproduction étaient devenus stériles chez 90% des êtres humains. Un autre mal grimpa lui aussi : le sentiment de solitude. On multiplia pour cela les activités en dehors du travail. Mais la logique voulait que les deux sexes ne se rencontrent pas pour des raisons purement sexuelles ou sentimentales. On instaura donc un verrouillage des relations homme femme jusque dans leurs activités, car dans un milieu dénué de stress on craignait que des liens ne se forment entre eux. Mais il fallait que la population se renouvelle. On instaura donc des rencontres annuelles dans lesquelles furent insinuée les règles de l’eugénisme : pour avoir le droit à une femme, il fallait être le meilleur en fonction de critères biologique mais aussi sociologique. Ces règles furent remises à l’entière appréciation des femmes en tant que reproductrice et porteuse de l’enfant. C’est ainsi que n°4548 se retrouvait obliger de passer de table en table pour prouver à un comité restreint qu’il était à la fois bon reproducteur et bon mari. Il aurait tout aussi bien pu donner ses spermatozoïdes au laboratoire Cgènes pour que soit monter de toute pièce un enfant, mais il voulait une femme.

Pour l’instant il tenait la moyenne. La dernière épreuve l’attendait. Tout d’abord, à cause de la pénombre régnante, il ne put distinguer ces traits. Puis ce fut le choc. Elle était superbe. Un sentiment inhabituel coula dans ses veines. Il transpira abondement. Lorsqu’il s’assit en face d’elle, il sut que cette femme était unique. Sa chevelure blonde tombait jusqu’au bas du dos et ses formes étaient voluptueuses. Elle avait des yeux verts qui troublèrent tellement n°4548 qu’il eut du mal à la regarder en face. Ce fut le drame. Bien qu’elle ne chercha pas à lui tendre de piège, n°4548 était si éprit qu’il n’arrivait plus à maîtriser quoi que ce soit. Il était déstabilisé, car en face de lui, un mur de béton armé se dressait. Elle trouvait charmant ce jeune homme qui la dévorait des yeux. Mais il était trop sensible, bien trop sensible. En face de cet homme au regard sincère prêt à tout lui donner, elle pensa tout d’abord que c’était un bon parti. De plus il portait rien de moins que des colliers argentés. Elle soupira de peine quand elle parvint à ouvrir une faille : il n’était pas assez viril. Il ne la ferait pas se sentir femme en l’accrochant par delà les rideaux. Il la respectait trop pour cela. De plus, il lui donnerait trop de liberté, et elle avait besoin de se sentir possédé. Et puis, il lui donnerait trop tout en attendant rien en retour, et elle voulait donner à un homme avide. « Non, n°4548, je suis désolé, votre profil a certes des avantages, mais vous n’êtes pas encore assez mûr et responsable pour réaliser une union durable avec une femme. Bien sur, vous pouvez nous faire rêver, mais le concret n’est pas là. Navré. Vous passerez la session de l’année prochaine ». Célibataire n°4548 fut atterré. Il avait oublié, bercé dans sa douce folie, que la dernière note était éliminatoire. L’échec. Il fallut qu’un fonctionnaire le prenne par les épaules pour qu’il parvienne à se lever. La salle entière tourna devant ses yeux. Des 1 500 personnes, seul 100 trouveraient une compagne, administrée d’office  par le conseil des matriarches. N°4548 marcha jusqu’aux toilettes en titubant. Il repensa à ses années de travail, à l’entreprise de 800 personnes qu’il avait mit sur pieds et qu’il dirigeait, de la souffrance, des insomnies, de son père mort récemment. Il fut prit d’un rire hystérique. Il pensa à tout le temps qu’il avait passé à se construire. Seul face à lui-même, cet édifice semblait si fragile, puérile. Il aspergea d’eau son visage grimé et se fixa longuement dans la glace. « Avant on avait le temps de vivre à deux » Cria son esprit. « Les choses étaient saines. On vivait plus pour l’autre que pour soit même, car cet autre était bien plus précieux à nos yeux que n’importe quelle chose au monde ». Il eut envie de saisir le cou de son père et de le tordre pour que la suite s’efface en un long gargouillis infâme. Mais il ne pouvait faire taire sa mémoire. « Quand viendra mon heure, je serais serein car j’aurais connu cet amour là ». Ce fut une explosion dans son crâne. Il lui sembla que tout devenait de plus en plus noir autour de lui et que les ténèbres étaient faites d’une matière visqueuse. Il tourna sur lui-même en hurlant, frappant les murs des toilettes. Ses poings brisèrent les miroirs et des coulées de sang firent des traces sur les murs. Il glissa et sa nuque rencontra un bord de lavabo. Un instant plus tard, un fonctionnaire arriva en courant. Il découvrit n°4548, la tête et le buste dans un angle inconfortable tandis que le sang s’étendait lentement sur le sol carrelé. « Il était trop sensible » fit une voix derrière lui.

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