Gérard Godet

Gérard Godet

« Foutue Europe ». C’est ce que pestait Gérard chaque matin quand il constatait l’état morne de ses terres sous la lueur écarlate du levant. Pourtant, ce n’était pas tant la faute de l’Europe que celle de la malchance, mais il fallait bien trouver un responsable aux yeux du vieux fermier. Au fond, il connaissait la vérité, mais on ne pouvait pas non plus ignorer que face au destin, l’aide de l’Etat était maigrichonne. Les canicules brûlaient ses vignes, les fièvres et les grippes tuaient ses moutons et ses poules, et les tempêtes arrachaient la toiture de sa grange. Gérard en réponse à cette malédiction qui s’abattait sur lui, et il n’ignorait pas que ses confères subissaient le même courroux divin, se demanda s’il n’avait pas commit une faute gravissime. Le Curé du village fut assailli par l’élan dévot de Gérard, qui tout comme ses collègues, était croyant et fervent pratiquant. Ce fut trop, à force de voir réuni chaque jour tout ce monde se bousculant qui cherchait à confesser un péché inexistant, le Curé arracha sa soutane et demeura quelques mois à la montagne faire une cure pour ses nerfs. Lorsqu’il revint, il ne put réprimer un tic nerveux qui secoua ses lèvres charnues en voyant la cohorte fiévreuse des villageois, mais néanmoins il avait trouvé une idée géniale transmise par le Très Haut. « C’est cette putain d’Europe ! » Cria t’il en brandissant le poing vers les cieux, s’autorisant un accord à l’amiable avec son Dieu, et ce fut alors la révélation parmi les agriculteurs et les éleveurs. Bien sur, Gérard et ses compagnons d’infortune n’étaient pas idiots, car devant le sortilège du destin, même l’Europe n’est pas assez puissante pour exaspérer autant que les hasards malheureux qui frappent toujours au même endroit. Le Curé n’avait fait que renvoyer la balle un instant, mais elle resta dans l’autre camps. D’une part, ils ne pouvaient pas accuser Dieu de tous les maux, cela serait un blasphème, et il était ridicule de défier le destin où le hasard au risque de s’épuiser la cervelle à grand coup d’ouvrage philosophique. D’autre part, il fallait bien admettre une chose, que l’Europe n’aidait pas les fermiers boiteux. Pour obtenir une aide, il fallut à Gérard une semaine pour comprendre ce qu’on lui demandait, réunir les pièces, et remplir les formulaires. Pour chaque bourse, un dossier complet qui prenait du temps sur son travail sans la moindre certitude que cela ne fonctionne, mais avec l’amer sensation qu’on allait recevoir une jolie lettre type exprimant un refus aussi chaleureux qu’un bloc de béton tombant sur son crâne. Les assurances ne voulaient plus jouer le jeu non plus. Les portes claquaient et les gars repartaient dignement sur le tracteur en remontant leurs bretelles. Avec une bourse anorexique offerte par la main sèche et griffue de l’état, associés à des assureurs craintifs sous amphétamines et l’ouverture aux marchés étrangers, les gars finirent par faire la gueule en sirotant des alcools bon marchés.

Il planta sa fourche dans le foin en jurant pour la fourrer ensuite sous le nez de la seule vache qui lui restait après l’épidémie de folie bovine. ‘Vache folle’. Avec ses amis, ils en avaient bien rigolé, au début. Gérard survivait tout juste. Son moral en revanche vacillait péniblement entre le découragement total et la dépression. Sa femme couchait avec un autre. Au fond il s’en foutait. Ça fait toujours un peu mal à l’ego, mais au bout de 30 ans de mariage, il l’avait bien consommé sa Germaine. Autant dire qu’il se faisait même un peu chier au lit, mais on ne se sépare pas d’une complicité aussi longue sans une petite larme. « Salope quand même ! Elle aurait pu me le dire cette grognasse ! » Cracha t’il en renversant l’abreuvoir dont l’eau s’était changée en boue. Enfin, quoi s’est vrai. Avec son meilleur pote Roger. C’est dommage, si elle ne lui avait pas caché ses infidélités, il aurait pardonné. La tension dans la ferme était telle que chacun était content de vaquer à ses occupations. Pour Gérard, voir les cornes de la luxure déformer le visage de sa conjointe, pas si moche à l’origine, était assez difficile, mais surprendre sa propre image déformée, et pourtant vraie, dans le reflet des yeux de sa femme, c’était bien plus dur. Ils s’évitaient donc soigneusement, et Gérard ne faisait aucune histoire quand elle ne rentrait pas à la maison. Il pensait à Roger, et même si ses dents crissaient les unes contre les autres, il ne pouvait pas lui en vouloir, ou plutôt, il ne devait pas lui en vouloir. Roger avait fait une tentative de suicide, il allait vraiment très mal, et après tout, si sa femme couchait avec lui, grand bien lui fasse. « Morue » Siffla t’il en se baissant pour ramasser sa fourche. Ce qui était encore plus préoccupant, et qui martelait son esprit sans relâche chaque nuit silencieuse, c’était les corps sans vie suspendue dans le vide par une simple corde de chanvre. Les fermiers se donnaient la mort, lentement et sûrement. René, Jean-louis et ce bon vieux Gaston qui avait vidé cul sec trois bouteilles de gnole au grand bal du village, il y a déjà 15 ans de cela. Les effluves du passé remontaient à la surface de sa mémoire tandis que le corps sans vie de ses amis disparaissait sous la terre humide. Il marcha jusqu’à la porcherie avec ses grosses bottes de caoutchouc et déversa un flot d’immondice. Les porcs se jetèrent dessus avec avidité. Gérard se demanda pourquoi ces salauds de porc ne choppaient rien. « On dirait bien que les enculés on la peau dure » Maugréa t’il en scrutant les futures côtelettes, encore roses et dodues, engloutir ce que nulle autre animal n’oserait croquer de peur de pourrir de l’intérieur. Néanmoins, il survivait avec l’aide des porcs. Il en possédait jadis seulement  huit, mais il fit un ultime investissement et une vingtaine de porcs grassouillets grouillaient à présent devant lui. Presque fasciné, il regardait comment en quelques minutes ils faisaient disparaître toute trace de la nourriture. Un soir, il eut l’idée répugnante d’aller se jeter dans la fosse pour se faire dévorer vivant. Il rejeta avec force cette idée immonde, montée jusqu’à lui telle une petite bulle empoisonnée échappant à l’océan de la dépression.

« J’aimerai vous proposer une affaire qui peut vous rapporter un peu d’argent Mr. Godet » Articula l’homme. Il avait posé son chapeau en feutre noir sur la table à manger et se tenait face à Gérard qui finissait à peine le civet de lapin de la veille (la myxomatose en avait épargné un). Gérard fixa l’homme avec un air un peu surpris. Le gars qui venait le déranger n’était pas vraiment du coin. Il en avait déjà vu à la télé, mais en temps normal les chinois, enfin il lui semblait, ne portaient t’ils pas des chapeaux pointus et des robes aux manches longues ? Celui-ci était habillé d’un grand manteau noir et d’un costume complet de même couleur, et il ne portait pas la traditionnelle moustache tombante. Gérard eut l’illusion fugace qu’un corbeau géant s’était posé sans bruit devant lui. « Mr. Godet, je fais parti d’une entreprise internationale, une firme qui élabore des produits nutritifs pour les animaux tel que les porcs. Mon entreprise souhaite tester l’élaboration d’un nouveau produit riche en protéine. Nous sommes donc à la recherche de quelques éleveurs qui, moyennant compensation, accepteraient de participer à notre étude » Expliqua l’homme sans l’accent auquel on aurait pu s’attendre. Gérard, les yeux un peu dans le vague, décortiqua l’ensemble des phrases pour ne retenir que le mot ‘compensation’. « A combien s’élève une telle compensation, Monsieur… ? » Demanda t’il, non sans s’attendre à ce que l’homme lui révèle un nom tel que Lee ou Tchang. « Oh, je suis Monsieur Nicolas Ford, excusez moi de ne pas m’être présenté. C’est regrettable, tenez… » Sur quoi il donna sa carte de visite à Gérard qui était vraiment abasourdi. « Une compensation est versé pour chaque sac de produit que vous acceptez. Un sac vous sera payé 100 euros. Avec un seul sac vous pouvez nourrir cinq cochon pour une semaine ». Les pupilles de Gérard se dilatèrent. Ce fric semblait tomber du ciel, cependant, il garda toute sa tête. « Mais si mes bêtes tombent malades à cause de votre produit ? » Fit-il en se levant pour aller se préparer un thé. « Nous vous rembourserons, mais sachez qu’aucune bête n’est tombée malade chez les gens qui participent à ce test, et nous prenons bien soin de préparer le produit contre toute attaque bactérienne. » Ajouta d’un ton sincère Mr. Ford avec un geste nonchalant. « Du thé ? » Interrogea Gérard avec le souvenir que ces gens là prisaient le thé autant que les anglais. « Non merci, s’est bien aimable à vous » Refusa d’un geste élégant Mr. Ford. Gérard, déçu, but son thé seul et fit tourner ses méninges. Une bonne affaire que tout cela. Quatre sacs à 100 euro par semaine. Voilà qui le sauverait de la mare gluante où l’avait conduit le destin. Il opina du chef. « C’est tés bien, j’accepte. Je dois signer des papiers ? ». Imperturbable, Mr. Ford répondit qu’il n’y aurait rien à signer d’autre que la feuille de livraison quand passera le livreur de produit spéciaux, et qu’il serait payé en cash le jour même. Ces conditions étonnèrent Gérard, mais il demeura silencieux car Mr. Ford était sur le point de partir comme si cet accord verbal suffisait à concrétiser un tel contrat. « Dites moi Mr. Ford, de quel origine êtes vous ? » Balbutia t’il en le rattrapant au pas de la porte. « D’origine contrôlée, ah ah, non je plaisante, je suis d’origine chinoise. Si cela vous pose problème… » Fit Mr. Ford dont le visage s’était soudainement contracté. Gérard se rappela que les chinois pratiquaient des arts martiaux, et ne voulu pas vérifier si Mr. Ford offensé risquait de sauter en l’air et de faire pleuvoir sur lui une avalanche de coups de poings, en dépit du fait qu’il ne ressemblait pas tant que ça aux chinois braillards des série télés. « Non, ce n’est pas ça, voyons, oh oh. C’est juste que vous êtes étonnement occidental … » Rougit un peu Gérard en se courbant un peu. « Oh, c’est une question d’éducation Mr. Godet.  De plus, notre entreprise tient à se rapprocher le plus possible de l’image de sa clientèle. Au revoir Mr. Godet ». Il disparut au loin et Gérard sentit son ventre se tordre en tout sens. Le civet ne passa pas, et il dut le rejeter.

La première livraison eut lieu tard dans une nuit du mois suivant. Un énorme camion frigorifique avait tracé des sillons boueux dans le champs de vigne, et Gérard furieux courut jusqu’à lui armé d’une lampe torche. Un chinois trapu en habit de routier, clope au bec et béret, descendit du camion en baragouinant. Il présenta une feuille en mauvais état et fit signer Gérard pour chaque sac. Un jeune chinois descendit à son tour pour aider le fumeur à sortir les sacs de la chambre froide. Les ‘sacs’ étaient en fait des caissons de bois de 1 mètre de longs et 80 centimètres de larges, et environ 1 mètre de hauteur. Ils portèrent tous les trois les caissons jusqu’à la porcherie sous le ciel illuminé par la pleine lune. Une chance que sa femme, encore une fois, n’était pas rentrée ce soir là. Il aurait alors été obligé de lui expliquer sous une grêle de jacassement ce qui se passait. Le camionneur et son aide partirent aussi précipitamment qu’ils étaient venu, laissant une somme rondelette entre les mains noueuses de Gérard. Les trois caisses gisaient dans la pénombre de l’abri frigorifique en tôle ondulé de la porcherie. Il leur porta un coup d’œil vaseux en  baillant. Mr. Ford avait financé une partie du congélateur, l’assurant que cet achat serait bien vite rentabilisé. Il tenait dans sa main une notice d’indication du produit qui faisait juste une page recto verso et qu’il rapprocha de son nez pour mieux lire. Il fronça les sourcils et malgré qu’il se frotta les yeux plusieurs fois, il n’arrivait pas à comprendre un mot de tout ce charabia. « En fait, je ne vois pas le rapport entre de la nourriture pour cochon et ce machin » Se résolu t’il à dire haut est fort, d’un air goguenard, tout en clignant des yeux. Le vent sifflait, et dehors le ciel hivernal devenait plus sombre que jamais. Il rentra se calfeutrer au coin du feu en songeant à la notice. Assis sur un tabouret branlant, les pieds postés devant l’âtre, il relut la notice avec attention. Cela disait :

« Cher citoyen

Devant la recrudescence du chômage, de la délinquance et des prisons en surcharge, et face au terrorisme toujours plus agressif devant nos idéaux, nous vous avons choisi pour aider le peuple Français à récupérer la place économique qui est la sienne auprès des puissances mondiales. Vous avez subit le renouveau de la législation Européenne, sans compter les aléas que votre métier peut comporter (sur ce point Gérard était tout à fait sur la même longueur d’onde). Vous avez donc été sélectionné parmi d’autres honnêtes français pour mener à bien un grand test d’envergure nationale en coopération avec l’entreprise ILL. Vous avez accepté, vous Mr. Godet, de participer et de vous plier aux exigences de ce test, et la nation vous est reconnaissante.

Chaque caisson contient de quoi nourrir cinq porcs durant une semaine. Vous pouvez vous assurer de l’entière compétence de la société ILL qui a réalisé tous les actes sanitaires normalisés pour vous éviter le moindre désagrément du produit sur la santé de vos porcs. Les cheveux et la dentition de chaque élément ont été retiré au préalable, les porcs ne les digérant pas, et tous les membres on été sectionné pour vous faciliter la tâche. Tous les sujets ont reçus des doses massives de protéines et d’antibiotiques qui amélioreront la qualité de votre bétail.

Nous vous prions de ne révéler à personne la nature de ce test national et de bien respecter les clauses stipulées dans le contrat (« mais quelles clauses bordel ? » S’exaspérât Gérard qui ne comprenait pas un traître mot de tout ça).Veuillez agréer, Mr. Godet, l’expression de nos sentiments distingués.

Le ministère de l’agriculture »

« Je ne pige rien » S’exclamât il en balançant une bûche dans le feu crépitant. Il examina les billets de banque et arriva à la conclusion que tout cela était donc bien légal, et qu’il n’y avait pas à chercher une explication au baratin des hommes politique, puisqu’ils faisaient la loi de ce pays. La méfiance de l’homme du peuple devant ceux qui portent des cravates colorées et des boutons de manchette en or s’estompa en même temps que les billets verts filaient dans sa main et que le sommeil venait. Il sauta dans son lit et recouvrit son corps de trois épaisses couvertures car le chauffage de sa chambre fonctionnait en demi-mesure, et il se souvenait encore du visage gelé de Jeannot qu’on avait retrouvé un petit matin de Décembre. Pauvre vieux qui avait compté sur le chauffage électrique, et qui n’avait pas pris conscience que les coupures d’électricité pourtant fréquentes en hivers dans une telle région, seraient mortelles. On verra demain. Durant la nuit, il fit un cauchemar dans lequel un corbeau gigantesque posé sur son ventre l’étouffait. Il avait les yeux plissés de Mr. Ford et il semblait rire quand ses serres s’enfoncèrent dans le ventre mou et sans défense de Gérard. Il se réveilla en sueur. La peau toute moite il traîna les pieds jusqu’à la salle de bain pour y prendre un cachet de somnifère. A travers la fenêtre de la salle de bain un éclair illumina le ciel. L’ombre de la porcherie sous l’effet de l’arc électrique prit une ampleur surnaturelle et Gérard eut l’impression que le vétuste bâtiment allait l’engloutir. Une fois le précieux somnifère avalé d’une traite, il retourna se blottir dans son lit, espérant trouver un peu de réconfort dans une nuit sans rêves.

Ses mains tremblaient. Il s’était levé tôt comme d’habitude pour travailler et dans l’impatience similaire à celle du gamin qui ouvre son cadeau, il s’était précipité hors de la maison pour ouvrir une des fameuses caisses. La boue grasse faillit le faire tomber, mais il ne prenait pas la peine de faire attention pour autant. Il tenta d’ouvrir la première caisse avec l’œil brillant de la curiosité. Le panneau de bois céda en craquant, et la lumière du jour pénétra le fond de la caisse. Gérard resta longuement sans rien dire, la face blême et le cœur stoppé net, victime d’ataraxie. Tous ce qu’il put faire, se fut de s’éloigner de la porcherie en ayant une envie atroce de hurler. Mais rien ne sortit. Lorsqu’il arriva à l’entrée de la maison, ses genoux cédèrent : il avait entraperçut le visage de Mr. Ford se refléter dans les carreaux crasseux de la porte. L’homme l’aida à entrer dans le salon et le fit asseoir sur un des fauteuils de bois vermoulus. Aucun échange de paroles n’eut lieu, et Mr. Ford déposa une feuille sur la table d’un air détaché. Il tapota l’épaule tremblante de Gérard et s’éclipsa en agitant la main. Le papier restait seul. Le vent secoua la feuille qui sembla alors s’animer sous les yeux terrifiés de Gérard. Il frappa du plat de la main l’horrible bout de papier, renversant la vaisselle posée sur la table.  C’était les fameuses clauses du contrat :

« Les corps ne doivent pas être conservé plus d’une semaine

Nous vous surveillons nuit et jour

Si on vous pose des questions vous avez le choix entre le silence et la mort

Nous ne plaisantons pas »

Il cria. Il frappa la table comme un dément, ce qui finit par la briser en deux. Les pneus d’une voiture crissèrent non loin de la maison. Il courut à la fenêtre et constata horrifié que sa femme était revenue. Il tourna en rond dans la salle à manger, cherchant une solution. Il transpirait abondement et sa main était collée sur sa bouche comme pour éviter toute panique de s’exprimer inopinément. L’odeur de la peur émanant de tout son être, il chercha à fuir. Il se réfugia dans la salle de bain et sauta dans la douche. Il entendit sa femme rentrer lorsque l’eau brûlante aspergea ses épaules contractées. Il resta presque une heure sous l’eau apaisante. Debout, les yeux fermés et le front collé au mur blanc constellé de gouttes humides, il se calma. Comment était-il tombé dans une situation encore pire que celle dans laquelle il se trouvait auparavant ? Il aurait tant voulu que les caisses ne contiennent qu’une sorte de farine jaunâtre et nauséabonde. « Peut être ai-je rêvé ? » Se dit il en chuchotant. C’était évident. Il ne pouvait pas avoir vu ce que ses yeux lui avaient révélé ! Comment des personnes peuvent être capable de couper au morceau d’autres personnes ? Il revoyait encore sur les membres tronçonnés les affreux codes barres imprimés, et juste au dessus le sigle NF en rouge vif. Il demeura accroupit, les genoux ramenés sous le menton, jusqu’à ce que le réservoir d’eau chaude soit épuisé. Sa femme croyant qu’il lui faisait une scène fut exaspérée et toqua à la porte. « Gérard, si tu es fâché contre moi, ce n’est pas la peine de tout casser et de vider l’eau chaude ! » S’écriât elle. Il sortit de la douche et s’essuya avec l’envie puissante d’éclater le miroir qui lui renvoyait l’image d’un homme vieux et bedonnant; ne pouvait elle pas le laisser en paix et cesser de tout ramener à leur problème de couple ? « Morue » Pensât il très fort en enfilant avec difficulté son pantalon. Quand il ouvrit la porte, sa femme l’attendait le pied ferme, ses longs sourcils noirs esquissant une courbure irritée sur son front vierge de toute ride. « Gérard, je te quitte, j’ai les papiers du divorce. Il faudra les signer ensemble en présence du notaire. » Lâchât elle en baissant les yeux un instant sur les lattes du parquet, puis elle fixa intensément son mari. Son regard était-il l’écho du défi de la femelle envers son mâle, ou  bien était-il farouche et avide liberté, ou alors, encore un ultime appel à l’amour ? Gérard ne put que rester d’un stoïcisme agaçant en face de sa femme. En vérité, l’image des têtes découpées et entassées au fond des caisses l’empêchait de considérer l’importance de cet ultimatum. « Aucun problème » Articulât il avant de repousser presque violement le bras de sa femme qui voulait le saisir alors qu’il se précipita dehors. « Géééééééééééééraaaaaaaaaaaaaaaaard !!!! » Hurla une Germaine rougeoyante. Mais il traça jusqu’à la porcherie sans se retourner. Il s’assura que sa femme quittât la ferme avant de s’occuper des porcs. Il resta un moment devant la caisse ouverte, ses propres mains s’ouvraient et se fermaient à un rythme imposé par sa réflexion. Il essayait de trouver un compromis avec sa conscience. Non qu’il songeât un seul instant à aller voir la police. Il avait bien trop peur de finir avec une balle dans la tête, ou pire, on ne sait jamais avec ces chinois. Il voulait un petit arrangement avec lui-même, histoire de ne pas être assailli par la culpabilité et le remord. Il trouva des arguments, certes fragiles, mais temporairement efficace. « Après tout si c’est l’Etat qui gère ce projet…et si on peut résoudre nos problèmes grâce à ça…faut bien que quelqu’un fasse le sale boulot, putain d’Europe ! ». En lui germa l’idée du martyr. L’image du pauvre Gérard perdu dans la jungle, obligé de perpétrer des actes ignobles pour subvenir à sa survie, incompris par les siens qui ne veulent pas voir que tout ce sang l’attriste et qu’il ne le fait pas par plaisir mais pour un idéal grandiose. Il s’imaginait dans un tribunal, jugé et jeté en prison, traité comme un monstre. Il clamait l’innocence qu’on lui refusait, il n’était pas responsable, « Ce n’est pas moi la coupable, mais le monde entier pour lequel je me suis salit les mains. Oui c’est pour vous que j’ai fais ça ! ». Il entendait presque la marseillaise résonner dans ses divagations. Enfin, il arrêta de penser, et retroussant les manches de son pull-over gris, décida que la ‘viande’ devait être donné aux cochons. Les bêtes se précipitèrent en grognant quand les membres humains percutant la fange éclaboussèrent leurs groins baveux. Les os craquaient dans leur bouche caverneuse. Ils s’arrachaient les morceaux en faisant vibrer leur corps graisseux, et une ondée de plaisir leur courbait l’échine. Gérard s’éloigna en titubant  de l’enclos en se bouchant les oreilles. Des larmes coulèrent dans les replis de sa peau usée. Il tomba à quatre pattes sur l’herbe boueuse et pleura comme un nouveau né.

Le divorce se déroula comme on s’y attendait dans le village. Gérard perdit du poids jusqu’à en devenir maigre. Germaine culpabilisa mais ne voulu pas faiblir et elle assuma sa nouvelle vie. Ce fut Roger qui afficha la tristesse mélancolique que ce refusait Germaine, et la couple connu quelques tensions à cause de cela. Parfois lors de leurs disputes, Germaine s’écriait que Gérard faisait exprès de jouer les dépressifs. Bien vite ils comprirent qu’il ne jouait pas, et c’est avec une certaine morosité que la joie de leur nouveau mariage fut entamée. On racontait beaucoup de chose sur le trio. Le flot des potins semblait ne pas vouloir se tarir. On disait que Gérard travaillait le jour et la nuit, qu’il achetait toujours plus de porc, qu’il décrochait des contrats juteux. Les ‘bien pensants’ disaient qu’il compensait le manque affectif par le travail, les mauvaises langues insinuaient que sa femme cherchait à lui soutirer le moindre sous et que pour avoir de quoi payer la pension il devait trimer sans relâche. Gérard eut le bon rôle, on le citait dans le village comme un exemple de réussite. Quand on lui demandait d’où lui venait le succès de son élevage de porc, celui-ci gardait le silence et plongeait le nez dans gnole, ce qui ne fit qu’accroître les ragots. On parlait d’héritage, de piston auprès des fonctionnaires de l’Etat, et même de la vieille légende qui narrait l’existence d’un trésor enfouie lors de la révolution, que Gérard aurait déterré en pactisant avec le diable. Son troupeau de porc s’élevait à 420 bêtes, ce qui était du jamais vu dans le coin. Il avait dû rénover et gonfler son ancienne porcherie, et les badauds voyaient souvent des camions massifs aller et venir de chez lui. Roger et Germaine vivaient modestement, non sans souffrir en plus du mauvais rôle qu’on leur attribuait. Elle n’avait pas exigé de pension, et elle était plutôt contente de l’expansion financière de son ex-mari, cela lui épargnait la culpabilité qu’elle aurait ressenti s’il était tombé au fond du gouffre. Roger était en proie à une certaine jalousie mesquine. Un relent de compétitivité gâchait le bonheur sentimental qu’il vivait, et Germaine ne cessait jamais de lui faire remarquer. Ceux qui parlaient à Roger évitaient d’évoquer la richesse pécuniaire de Gérard sous la peine d’entendre un torrent d’accusation. En effet, il soupçonnait, sans avoir la moindre preuve mais son instinct ne le trompait jamais, que Gérard trempait avec des gens louches. La seule justification qu’il possédait c’était que de temps à autre un ‘noiche’ rendait visite à Gérard. « Moi je traite pas avec ces gens là, ils sont louches » Finissait il généralement son discours avec une satisfaction sans bornes. Les idées de Roger n’avaient cependant aucun succès, car l’image de Gérard était celle d’un homme mourant à la tâche. Quelqu’un qui croisait Gérard pouvait difficilement estimer que cet homme vivait heureux en raison de ses cernes disproportionnés et de sa démarche traînante semblable à celle d’un condamné à mort. Partout on jetait un œil sévère sur le petit couple en glorifiant le pauvre mari délaissé. Même le Curé exploitait la réussite de Gérard et n’en finissait pas de rappeler aux plus démunis de prendre pour modèle le courage et la constance dans son oeuvre du fermier trompé et bafoué. Paradoxalement, Gérard ne mettait plus les pieds dans l’église et cela ne fut pas sans inquiéter le Curé qui voulu alors lui rendre une visite de courtoisie. Il fut extrêmement déçu en arrivant à la ferme car tout le terrain était protégé par une barrière de barbelé électrifiée. Il resta devant la grille sans que personne ne vienne lui ouvrir malgré ses appels, bien qu’il vu au loin passer une silhouette maigrelette. Gérard ne passait plus au village, et il commença à devenir une sorte de légende.

« Nous sommes heureux d’annoncer à nos concitoyens que le chômage et la délinquance on baissé de moitié au cours des dix deniers mois. Nous poursuivrons donc notre programme… » Disait avec un regard imperturbable le président de la 5ème République. Dans le village, on avait bien remarqué que les vagabonds avaient disparus tout comme la famille d’émigré qui avait racheté la petite ferme des Jacquots. Les nouvelles des grandes villes étaient presque incroyables : on ne voyait plus ni clodos, ni gitans, ni jeunes racailles zonant dans les rues…Dans les campagnes, on disait que les villes devenaient enfin propres. Roger et Germaine observaient le petit écran avec étonnement, eux dont l’expansion économique étant proche de zéro avaient l’impression de louper le coche. Roger avait de plus en plus de mal faire vivre leur couple car il était écrasé par l’expansion de l’Europe qui réduisait le coût des produits du terroir. Sous les conseils avisés de Germaine, il trouva refuge dans l’agriculture biologique estampillée 100% Bio et sa constellation de label de qualité. L’argent commençait à rentrer tandis que le nombre de porcherie dans la région devenait plus important. Le maire, un petit homme courtaud et sans imagination, exprima sa joie à l’assemblée d’électeur pour la bonne mesure prise par les éleveurs de la région et leur patriotisme. En effet, Gérard avait fait des envieux, et bon nombre de ses collègues suivirent ses pas. Le Curé constata assez vite que l’église était désertée par ces éleveurs malins. Un jour qu’il discutait avec le maire des affaires de la ville, car il avait la position non officielle d’adjoint, il eut l’esprit préoccupé par l’impressionnant défilé de camion frigorifique qui traversait la ville sous les fenêtres de la mairie. Le roulement des engins faisait vibrer la structure vieillotte du bâtiment administratif, et plongé dans ses papiers, le maire ne vu pas le Curé se frotter le menton d’un air dubitatif. Le Curé était un homme de 40 ans, ancien aumônier rentré au pays après son service volontaire, et il avait le don de faire la corrélation entre les détails les plus infimes. « Depuis quand avons-nous une telle circulation monsieur le Maire ? » Demandât il sans cesser de regarder dehors des camions dont les plaques montraient qu’ils venaient de toute l’Europe. « Oh c’est pour les porcheries du coin, ce sont des livraison de compléments nutritifs pour les porcs. D’ailleurs nos éleveurs de porc ont des revenus confortables et cela profite bien à notre chère région. » S’exclama le maire dont la tête ne sortit pas pour autant de la pille de papier. ‘Société ILL’ put lire le Curé sur un des camions. Pendant tout ce temps, Gérard avait trimé comme un damné. 1500 porcs. Mr. Ford lui avait procuré de la main d’œuvre bon marché et efficace, des jeunes gens de nationalité diverse et sans papiers, « Dociles et recyclables, il suffit de leur donner une petite dose de cette poudre blanche par jour et ils feront ce que bon vous semble » Avait il ajouté avec un sourire narquois. Il comptait donc 5 aides dans sa ferme, tous si accrocs à la cocaïne qu’ils faisaient effectivement leur travail sans rechigner. En cas d’overdose, les instructions était tout à fait clairs : balancer le corps encore chaud dans l’enclos à cochon après lui avoir coupé les cheveux et arraché les dents. Heureusement ce n’était pas encore arrivé. Il ne dormait plus que 2h par nuit depuis plusieurs mois et il faisait de fréquente balade nocturne en été comme en hivers. Pendant ces heures solitaires il regardait le ciel obscur et pleurait abondement. Il n’avait pas eut besoin de tomber sur une émission qui parlait de l’extermination des juifs durant la seconde guerre mondial pour faire le rapprochement avec ses actes. C’était la même chose. Il était dans la même position que ces deux hommes au sourire figé, une simple grimace qui se voulait bienheureuse, posant à coté du corps d’un juif émacié sur le point d’être jeté dans un fourneau. Il était à la fin de la chaîne et pourtant il comprenait tout autant que celui qui était au départ de cette mécanique atroce. Il avait posé un grillage de sécurité qui interdisait aux curieux de découvrir son secret honteux, mais il était aussi prisonnier de ce camp de la mort que les secrets horrible qu’il gardait enfoncé dans sa mémoire. Il ne pouvait pas faire autrement que de continuer à jeter dans la fange les hommes découpés industriellement par l’entreprise ILL, car en vivant un peu plus longtemps chaque jour, même si parfois l’envie lui prenait d’en finir avec ce cauchemar, peut être quelque chose allait il se passer qui changerait le cour des choses. La journée il ne pouvait pas se retenir de vomir quotidiennement lorsqu’il déversait la nourriture à ses bêtes. Le bruit de la mastication le rendait fou. Il ne pouvait néanmoins pas s’arracher à la vision immonde de ces porcs, devenant de plus en plus gras et ignobles, dévorant les carcasses humanoïdes avec des couinements de plaisir. Comme hypnotisé, il regardait les visages recouvert d’une boue crottée, sorte de foutre déversé là par les anciens dieux de la terre qui se vengeaient maintenant de notre manque de Foi, réduits en morceaux dans les gueules béantes. Il était devenu si maigre que ses vêtements semblaient avoir été malicieusement échangé avec ceux d’un géant. Il ne reconnaissait plus l’homme qu’il voyait dans le miroir. Ce n’était pas lui. Ses yeux étaient vitreux et ses cheveux étaient tous tombés en poussière. Son double menton avait laissé la place à un pic abrupte. Son teint rougeaud était devenu blanc osseux, et ses mains tremblaient en permanence. S’il ne dormait plus s’était parce que dés qu’il fermait les yeux, immanquablement ses songes se peuplaient de visages humains qui hurlant de douleur le maudissaient de leur voix rauques. Une fois même, il avait cru voir une femme d’origine arabe, le corps nu et la face défigurée par les morsures des porcs, avancer lentement vers lui dans la pénombre. Quand la pointe glacée de ses doigts avait touché le front transpirant de Gérard, il s’était réveillé en hurlant. Il eut le temps de voir sur le parquet, ou bien rêvait-il encore, les lattes de bois bouger ostensiblement. Il n’y avait pas une nuit où son esprit ne chuta dans les noirceurs les plus sombres son être. Il désirait tellement se  confesser, mais impossible. Mr. Ford apparaissait aussi dans ses rêves tourmentés sous l’apparence d’un puissant corbeau aux yeux écarlates, lui rappelant que si quelque chose sortait d’ici, il le punirait de la manière la plus odieuse et cruelle possible. Les bouteilles de Johnny walker et les anti-dépresseurs furent les meilleurs amis de Gérard. Une fois, il fut tenté de prendre un peu de poudre blanche, désirant connaître la paix zombifique de ses aides, mais les dernières forces qui lui restaient repoussèrent cette ultime tentation corruptrice. « Putain d’Etat ! » Crachait-il les yeux pleins de haine. Il brisait au moins trois bouteilles de whisky lors de ses crises de démences. Ses aides tremblaient dans leur cabanon glacial en attendant que la fureur passe. Plusieurs fois il s’était fait saigner en se tailladant les avant bras, mais il n’alla jamais assez loin pour en finir. Il hurlait sous la lune et buvait, buvait en maudissant l’humanité entière d’être aveugle.

« Je suis désolé, votre mari restera handicapé à vie » Fit le médecin en baissant les yeux. Roger, un tuyau en plastique partant de la bouche et allant jusqu’à un petit réservoir, ne pouvait plus rien voir car ses yeux avaient été brûlés lors de l’incident. La voiture de Roger avait fait plusieurs tonneaux avant de percuter une rocher. Le moteur était rentré dans l’habitacle, réduisant en miette sa pair de jambe. Le feu brûla son visage et ses mains avant qu’il ne soit sorti in extremis de la voiture. Germaine effondrée tomba à la renverse. Deux infirmiers parvinrent à lui faire reprendre connaissance, et l’un d’eux eut le cœur de ramener le couple estropié jusque chez eux. Le voile du malheur tomba sur leur avenir et malgré tous leurs efforts, ils ne purent le déchirer. La ferme fragilisée se lézarda irrémédiablement. Les champs desséchèrent en même temps que les dernières bribes de volonté qu’ils possédaient encore. Vint le jour où tout le confort leur fut retiré, pour la faute de ne pas avoir régler leurs notes, bout de papiers méprisables dont on imagine pas la véritable importance tant que l’argent ne fait pas défaut. Le couple passa un mois à survivre uniquement alimenté par la pension d’invalidité de Roger et leur chômage. Le gouffre devenait de plus en plus sombre et puant. Des individus de l’Etat passaient fréquemment pour emporter les meubles et sermonner le couple sur l’irresponsabilité civique dont ils faisaient preuve. De même que pendant les guerres où le ‘zéro victime’ est prônée avec une allégresse sans cervelle, l’Etat se targuait en revendiquant le ‘zéro chômeur’ avec un zèle dépassant les frontières du bon sens. C’est au bout de quelques semaines de ce cirque tragique que les autorités de la région notèrent la disparition de Roger et Germaine. Les rumeurs coururent sur les lèvres pendant à peine trois jours avant de trouver un consensus fort raisonnable et rassurant. Les gens avaient fini par se dire qu’ils avaient quitté la région avec les derniers sous qui leurs restaient pour échapper, c’était plutôt logique, à la malédiction qui s’acharnait sur eux dans le coin. Ils avaient dû rejoindre la ville où le travail ne manquait pas, disait-on sur toutes les chaînes confondues. Le Maire félicita le courage de ses gens, martyrs du destin, et le Curé fit un sermon sur l’importance de défier la peur de l’inconnu et utilisa astucieusement la traversée du désert du Christ comme image. Bientôt la disparition fut vite oubliée, et les villageois retournèrent à leur besogne sans arrière pensée. Parfois ils passaient devant la ferme de Gérard et un frisson les parcourait sans qu’ils ne puissent appréhender l’origine de cette crainte. De façon générale, tous les éleveurs de porc de la région jouissaient d’une image à la fois respectueuse et inquiétante. Au début, Gérard avait été le seul exemple de réussite sociale, puis d’autres s’étaient insérés de force sur le podium. Personne n’ignora que tous ces riches fermiers finissaient par prendre la même tournure étrange : la peau pâle et usée, moulant les os du corps dont on pouvait se demander par quel miracle il avançait encore. Ces gens là s’enfermaient dans leur résidence, on ne les voyait dans le centre ville que pour des raisons exceptionnelles. On savait aussi par le pharmacien qu’ils engloutissaient une quantité impressionnante d’anti-dépresseurs, tandis que l’épicier faisait un chiffre de vente sympathique grâce aux spiritueux. Cependant, la curiosité des habitants n’allait qu’à la distinction mais jamais à la réflexion, et c’est dans l’indifférence abrutie qu’ils voyaient passer les camions frigorifiques, toujours plus nombreux chaque jour. Le Curé poussa plus loin que le commun des quidams sa pensée. C’est le front plissé et la main gratouillant son menton, qu’il avait toujours fraîchement rasé, que s’assemblèrent les différents éléments né du doute lové dans sa matière grise. Une journée où il pleuvait violement contre les fenêtres de son bureau, il sortit de l’église protégée par un épais imperméable jaune poussin. Il vagabonda dans les rues pendant plusieurs minutes sous la pluie martelant son corps recroquevillé. Il aimait réfléchir sous la pluie, symbole de purification de l’âme. Il voyait plus clair. Les gouttes perlaient sur sa capuche et les phares puissants des camions les faisaient luire tout comme des joyaux tirés des profondeurs océanes. Il ne supportait plus le vrombissement tonitruant de ces poids lourds. Il n’appréciait pas qu’une telle activité ait lieu dans un coin paumé de France, alors qu’il n’y avait aucune raison suffisante pour la justifier. L’élevage de porc ? L’abattoir fonctionnait toujours aussi peu en dépit de toute cette viande sur patte…Toute l’Europe voyait ses soucis s’envoler : chômage, mendicité, délinquance, les gitans, l’émigration et les sans papiers, tout cela disparaissait pendant que St Queux-les-jolies courait au rythme des bruyants transporteurs de nourriture congelée de la compagnie ILL. Les porcheries se transformaient en zones protégées par des grillages de trois mètres et des panneaux rouge vif contenant la mention ‘Propriété privée. Danger’. Les nuages menaçants commençaient à pointer leurs tridents chargés de foudre, et c’est à ce moment là que le Curé eut une inspiration. Elle fut brutale par sa clarté ignoble. Le ciel éclata et tout le village fut étourdit par l’orage qui annonçait sa venue. Il se précipita vers sa vieille Citroën en filant à travers les gouttes. Son épave de voiture cala deux fois avant de faire tourner son moteur, à la grande colère du Curé qui lâcha malencontreusement un ‘sapristi’. Il fonça tout droit chez Gérard. C’était la source. Il avait la certitude que s’il se passait effectivement quelque chose d’atroce en Europe, c’était là-bas qu’il aurait les preuves de ses suppositions.

Gérard n’ouvrait plus les boites depuis l’arrivée de ses aides. S’il pouvait échapper à cette  besogne horrible il n’allait pas se priver. Il leur donnera juste un peu plus de poudre pour qu’ils oublient. Depuis la fenêtre de sa cuisine, il regardait du coin de l’œil l’orage qui gueulait comme un sourd, tout en essayant d’écouter les informations régionales. Face à lui, son assiette était quasiment vide, un carré de poison panée cramée, tandis que deux bouteilles de vin du pays étaient impatientes de se faire engloutir. Il se demandait vraiment pourquoi il n’avait pas engagé plus tôt ces aides, et surtout pourquoi il n’avait pas eut l’idée de leur faire faire tout le boulot avant. « Toxico de merde » Meuglât il en cherchant ses comprimés. On dit que mélanger médoc et alcool n’est pas une bonne chose, mais Gérard aimait bien tomber dans cette sorte de coma blanc immaculé, dont l’effet magique était la négation momentanée qu’il existât sur terre un homme se nommant Gérard Godet. Dans ce sommeil cotonneux, plus rien n’existait et n’avait de sens. Avant de fermer les yeux pour se plonger dans le néant, les visages de Germaine et Roger apparurent un instant fugitif sur les bords du vide. Il y’a quelques jours, de ses propres mains il avait sorti leurs tête de la caisse pour les jeter dans la fange. Malgré l’absence de dent et de cheveux, il les avait reconnu. Encore un peu plus tôt, un de ses aides avait fait une overdose. Il avait tenté de le sauver, mais Mr. Ford et un jeune médecin étaient passés aussitôt. Ils avaient forcé Gérard à le donner en pâture aux porcs alors que le jeune garçon, un petit africain âgé d’à peine 18 ans, était encore vivant. Mr. Ford compatissant lui avait assuré qu’un autre travailleur lui serait fourni gratuitement dans les jours qui viennent. Il se trouvait par terre et roulait sur lui-même lorsque la vision trouble d’une paire de botte noire impeccablement cirée stoppa net son départ vers le pays de l’oubli. « Ach, mein got, fous tompez pien bas herrrrr Gérard Godet » S’exclama une voix puissante et terriblement lointaine. Sur le dos, il entrouvrit les yeux et son cœur eut un hoquet de terreur. Un homme ridé en tenue d’officier SS le regardait avec des yeux fous. Gérard hurla et tenta de d’échapper à la vue du SS en se réfugiant sous la table. L’homme lui écrasa la main sous l’un de ses talons. Paralysé le fermier s’agenouilla et implora. « Fous êtes pitoyable. Fous croyez peut être que je me zuis caché zous la table quand les russes on envahit Berlin ? » Cria l’homme en frappant de ses pieds le sol avec véhémence. Gérard pleura et joignit les mains. « Tous ces Juifs, ces pédérastes et ces tziganes n’ont eut que ze qu’ils méritaient ! Ach ! Mon œuvre était grandiozeu et voilà comment on me récompenzeu, en me haïssant ! Pas un zeul zur terre n’a eut le courage de faire ze que j’ai fais ! Pas un !» Hurlait l’apparition d’Hitler. Gérard voulu encore une fois échapper à cet homme aux yeux ardent, mais une main l’agrippa avec férocité. « La jalouzie, herrrr Godet, voila  la clef d’un tel mépris ! La JALOUZIIIE ! Et la pêtise profondeuu des zous-hommes et leur pesoin conztant de zécurité ! Ach ! Ze monde est rempli de faiples her Godet, de lâches ! » Vociférait il, le visage de Gérard presque collé au sien. « Je ne suis pas coupable ! Ce n’est pas ma faute » Bredouilla Gérard en geignant. « Mein got, fous êtes pathétique de refuser ce que fous êtes. Tout est fotre faute, c’est fos choix. Fous êtes comme moi her Godet, idem » Se mit à ricaner méchamment Hitler dont les yeux brillaient d’une lueur rougeâtre ou semblait transparaître le crâne décharné d’un squelette vieux de plusieurs siècles. Gérard fut prit de spasmes musculaires incontrôlables. Le crâne souriait et ses canines s’allongeaient jusqu’en bas du menton osseux. « Fous allez defoir saufer fotre honneur et fotre âme, her Godet. Zi ze n’est pas fous qui le faite, ILS le feront pour fous, et tout zera perdu alors» Grinça Hitler. Gérard parvint à détourner ses yeux de l’entité infernale, et sa chair entière se révulsa en voyant CEUX qui voulaient le punir. La cuisine entière était encombrée d’une légion de têtes aux yeux fixes et cruels. Elles flottaient ici et là, faisant claquer leur palet bruyamment comme pour le dévorer de loin, mais elles n’approchaient pas d’avantage car le Führer les tenait en respect. Il y’en avait partout, et toutes le dévisageaient avec une haine si intense que de leurs yeux suintait des larmes de sang. « Pitié ! Ne me laissez pas avec eux ! » Hurla Gérard en enlaçant le  corps squelettique. « Aux cochons ! Aux cochon ! » Fit le crâne d’un air sardonique. Les têtes grognèrent en signe de protestation, elles le voulaient pour elles seules. Gérard courut hors de chez lui en hurlant, poursuivit par la cacophonie cauchemardesque, alors même qu’une Citroën décrépie défonçait son grillage électrifié. Les phares de la voiture illuminèrent la silhouette famélique de Gérard qui courait vers la porcherie. Le Curé, au volant de la voiture, le poursuivit en l’interpellant et klaxonnant, mais sans succès. Gérard ne voyait pas une voiture mais une sorte d’immense chien bavant aux yeux en fusion qui criait « Aux cochons ! Aux cochons ! ».  Il échappa de justesse au monstre en passant par la porte de la porcherie. Le Curé fila sur les pas de Gérard en haletant. Le fermier arriva au bord du premier enclos en hurlant lorsqu’il se rendit compte que Hitler se trouvait derrière à quelque mètre de lui, tenant dans chaque main un hachoir à viande. Les porcs ne dormaient pas à cause de l’orage qui faisait vibrer la toiture en ferraille et la vue de leur maître paniqué les agita de plus belle. Terrifié, Gérard fit tomber une caisse qui se brisa en déversant les parties humaines sur le sol. Le Curé poussa un ‘sacré mère de Dieu tout puissant’ et ce signa. « Gérard, calmez vous ! Pour l’amour de Dieu mon fils, repentez vous immédiatement ! » Criât il en joignant les mains de façon pieuse.  En face de Gérard se tenait l’ombre immobile d’Hitler qui faisait s’entrechoquer ses hachoirs tout en tirant une langue violacée qui descendait jusqu’à terre. Le Curé avança dans la pénombre, brisant la voix miséricordieuse de Dieu contre le rempart infranchissable du chaos assourdissant de la tempête mêlé aux couinements aigus des porcs. Gérard se tenait dos à la barre d’acier de l’enclos, et plus Hitler approchait, plus il avait l’impression que sa cervelle allait exploser. Un porc appâté par l’odeur de viande trottina vers Gérard. Le Curé sauta en l’air lorsque soudainement, un porc immense, dressé sur ses pattes arrière, mordit à pleine dent l’épaule de Gérard en le soulevant avec férocité. Le fermier pleura en même temps qu’il criait de douleur. Il s’accrocha à la rambarde métallique tandis que les crocs s’enfonçaient profondément dans sa chair. Hitler se moqua de lui, puis levant haut les mains, il fit briller les lames à la lumière des éclairs qui tonnaient. « Aux cochons l’enculé ! » hurlât il avant de se jeter sur lui. Le Curé se débattait pour faire lâcher prise à l’énorme groin humide, mais il devait aussi maîtriser un Gérard gesticulant, dont la pâleur le frappa par sa blancheur surnaturelle. Hitler tentait de le soulever pour le jeter dans la fosse, mais Gérard s’acharnait à vivre. Mais quand le porc broya les os de son épaule, il cru la fin venir. Le Curé en proie à la panique empoignait sa brebis galeuse face à la bête qui tirait puisement en arrière. D’autres porcs étaient sur le point de s’insinuer avidement. « Pouuuur l’amour de Dieu Gérard ! Aidez moi à vous tirer de là ! » Lança à plein poumon le Curé. Une des mains de Gérard fut happée par un second porc qui l’arracha du reste sans le moindre effort.  Trois autres porcs grimpèrent avec au sommet de l’enclos à la seule force de leurs muscles survitaminés. L’un d’entre eux tenta de mordre au visage le Curé qui hurla de rage en tombant à la renverse sur le coup. Il poussa un hurlement désespéré quand le corps de Gérard inanimé fut traîné dans la fange. A la lumière du ciel tourmenté il trouva une fourche et sauta dans la fosse avec une frénésie semblable aux inquisiteurs durant une chasse aux sorcières. Il voyait rouge. Il embrocha le porc qui tenait dans sa gueule l’épaule déchiquetée. Il en transperça un autre entre les deux yeux et son corps dodu roula en couinant. Il chassa la petite bande qui entourait le corps du fermier, les forçant à reculer à grands coups de pointe de fer dans les yeux. Il faillit tomber à genoux sous la coup au ventre qu’il reçus quand il retourna Gérard qui gisait sur le ventre. Sa face avait disparue, laissant place à un cratère qui portait les traces de dent des porcs immondes.

« Bravo, grandiose » Derrière lui quelqu’un applaudissait. Il se retourna le souffle coupé. Un homme d’origine chinoise le scrutait depuis les ténèbres avec un large sourire. « Ah, ce pauvre Mr. Godet. Il aura bien servit l’Europe, croyait moi. La société ILL prendra en charge son enterrement. Oh, vous ne me connaissez pas, c’est vrai. Mr. Ford, pour vous servir ainsi que la nation. » Fit il en se courbant délicatement. « Mais bon sang que signifie tout ceci ? Avez-vous une idée des crimes que vous commettez pauvre fou ! La perdition de votre âme mon fils ! Démon ! » Cracha le Curé en brandissant sa fourche. « Taisez vous pauvre con. Je suis partout, dans tous les état, que ce soit chez les capitalistes, les communistes ou même les république islamistes, je suis partout. Je suis dans l’ombre du pouvoir là où il existe. Je sers le plus offrant avec une dévotion toute particulière et j’ai le plaisir que j’ai à exercer cette fraction de pouvoir absolue en me défiant des morales et des tabous à la con. Je tire mon épingle du jeu là ou il y’a abus et souffrance. Jamais je ne suis exterminé quand la tête du grand chef tombe, car je ne suis que son fidèle instrument, et je suis tellement utile qu’on me garde et me transmet de place en place. On à toujours besoin de quelqu’un comme moi pour torturer et exécuter, quelqu’un chez qui sa ne pose aucun problème de conscience, pas plus que d’écraser une mouche. Nous sommes au dessus des lois humaines et même de celles qui sont dites ‘divines’. Par contre vous…vous avez fait votre temps » et Mr. Ford s’installa confortablement sur une des caisses puis s’alluma un cigarillo. Le Curé resta silencieux un moment devant ce monolithe du ‘mal’, devant cet homme que rien ne pouvait toucher. Il empoigna la fourche et courut. Il escalada prestement l’enclos, mais arrivé au  sommet, alors qu’il visait le cœur de Mr. Ford, l’homme arma un revolver, visa le visage livide du Curé et tira trois fois. Un balle traversa le front de l’homme d’église, rejetant dans la boue une partie de sa matière cervicale. Une seconde perfora la zone du cœur, faisant jaillir le sang du christ sur les lèvres pincées de Mr. Ford. La dernière ouvrit un trou béant dans les entrailles du Curé qui retomba à la façon d’un pantin dans la fange d’où il venait. Le corps s’allongea dans la boue nauséabonde et s’y embourba à jamais. Mr. Ford passa quelques heures à voir comment les porcs défirent de son imperméable jaune et de sa soutane le vieil homme avant de le dévorer. Il écrasa le cigarillo sur une tête humaine qui traînait à ses pieds et sa main trembla un instant fugace. Ce fut juste une nanoseconde, mais il la sentit tout de même trembler. « Ce doit être parce que Dieu est mort ce soir… » Se dit il en examinant ses mains qui n’avaient jamais tremblé une seule fois dans sa vie, même le jour où il avait enfoncé ses doigts dans les cavités oculaires d’un paysan ouzbek. Il se leva et jeta un dernier œil sur l’enclos avant de partir. Dans l’ombre se tenaient les porcs qui grouillaient l’œil luisant et la gueule ouverte. Ils avaient encore faim. Il quitta la porcherie sous la pluie battante sans plus tarder. Il s’éloigna de la région en toute hâte, transmettant son rapport de vive voix à la maison mère. Arrivé à Paris 4 h plus tard, il étira ses membres douloureux en s’affalant sur le canapé. Dans 2 heures il allait faire jour, pas question de dormir. Il se leva pour se servir un verre de soda bien frais. Il ouvrit le frigo en ce demandant s’il n’allait pas refaire un peu la déco. Une tête de porc aux yeux humains, emballé dans du cellophane, grogna quand il voulu saisir la canette. Il hurla et tomba sur le cul, une auréole chaude et humide se formait entre ses jambes. La tête tout en remuant le groin le regardait avec persistance. « Ach ! Herrrr Ford, fous croyez peut être poufoir m’échapper ? Fous êtes humain monzieur Ford, et même zi fous n’êtes pas fait comme tout le monde, je troufe toujours une faille. Ach ! Bienfenu en enfer ». Les lumières de l’appartement frémirent un instant et tout devint sombre.

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2 réponses à Gérard Godet

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