L’Equation

L’équation

 

« Qu’avez-vous ? »

La voix du médecin se perdait dans le couloir de l’hôpital.

Si seulement Jérémie était allé au cinéma. Il n’avait pourtant pas l’habitude de vivre des galères, lui le bon fils. Petit studio dans le marais avec terrasse. Petite amie au corps de top modèle. Soirées cocktails et paillettes avec des amis branchés aux philosophies médicamenteuses. Papa friqué et maman à la maison qui pond. En y repensant, c’était peut être cette vie facile qui l’avait poussé à refuser un ciné ce soir là avec Claudia, sa maîtresse.

Un homme marchait dans le couloir en titubant. Il tenait d’un bras tremblant la perche métallique supportant une poche de liquide noirâtre. Il scrutait la poche de plasma tel un coureur olympique se demandant à chaque instant si la flamme ne risque pas de disparaitre. L’œil tremblant, l’homme avançait d’un pas ivre vers une ligne d’arrivée lointaine.

« Monsieur Lambert, ne bougez pas, je vais vous chercher un verre d’eau »

Il n’avait pas soif. Pourtant, il sentait sa langue racler contre les parois asséchées de sa bouche. Au lieu de prendre du bon temps avec Claudia, il était allé voir au laboratoire ce qui se passait. Il imagina brièvement les lèvres de Claudia posée entre ses cuisses dans les ténèbres du cinéma, puis brusquement l’image expira pour laisser place au corps sanglant du professeur Xang. Il ferma les yeux et se mit à déglutir péniblement. Il avait soif en fin de compte.

« Tenez, buvez »

La main gantée dressa sous son nez un gobelet translucide qu’il tenta d’attraper. Ses bras ne bougèrent pas. Le médecin soupira ostensiblement sous son masque blanc. Il porta le verre aux lèvres de Jérémie qui pu se rassasier. Face à lui se tenait un mur blanc sur lequel venait se jeter l’ombre des malades qui passaient.

« Avez-vous mal ? »

Mal ? La question lui parut absurde. Au lieu de tromper son épouse et d’exploser de jouissance dans une salle obscure, il était allé s’assurer que tout ce passait bien au laboratoire. Il fallait commencer par le début. Le professeur Xang depuis quelques temps faisait de la dépression, et tout le personnel s’attendait à un désastre. Mais avaient-ils seulement imaginé ça ? Xang travaillait sur nouveau genre de particules élémentaires, dont personnellement Jérémie se foutait royalement. Lui, il était un petit génie qui passait son temps à baiser des petits culs d’étudiantes en manque. Il ne se donnait pas beaucoup de mal pour les faires tomber dans ses filets : juste son charme naturel et une belle moto. Intelligence et machisme, le bon mélange visiblement. Les autres chercheurs le regardaient de manière oblique, lui reprochant sans doute se un tabou qu’ils désiraient ardemment mettre en pratique.

Une vieille femme passa tout à coté de lui, ses mains fripées enracinées contre son ventre recroquevillé.

« Prenez votre temps, je suis là pour vous écouter »

Ce n’était plus le médecin, mais le psychiatre. Petite barbiche noire et lunettes fumées. Son temps ? Il n’aurait pas du laisser Xang dormir au laboratoire. Il aurait du botter ce vieux postérieur sournois pour lui montrer que dehors il y avait un autre monde. Mais maintenant…  ‘Un monde’. Cela le fit rire. Un rire intérieur que le psychiatre n’entendit pas, mais qui résonna dans tout son être. Un Monde. La barbichette sembla rire elle aussi. Xang travaillait inlassablement. On excusa sa conduite parce qu’il avait perdu sa fille unique. On ferma les yeux sur le fait qu’il ne rentrait plus chez lui et restait sans dormir pendant des jours, le sang remplacé par des injections de café. Pendant que ce con inondait son chagrin sous les pilles de bouquin, Jérémie se tapait Morgane dans le parking, à même le capot de sa rutilante voiture de sport. Le lendemain, sa femme lui avait fait remarquer qu’un pigeon avait fienté sur le capot. Jérémie n’avait pas imaginé à quel point sa semence eut pu ronger la peinture à ce point là.

« Allons…dites moi. Que faisiez-vous dans ce laboratoire Monsieur Lambert ? »

La main compatissante du psychiatre tâtait son épaule. Lambert eut un sursaut de panique. Le visage congestionné de Xang avait éclaté dans sa tête. La dépression de Xang avait atteint les limites du supportable, et les techniciens avaient carrément la trouille. Le vieil homme se baladait à toutes heures du jour et de la nuit dans les couloirs du campus. Il avait un regard injecté de sang creusé sous des plis de chairs amorphes. Ceux qui le croisaient l’entendaient prononcer des morceaux de phrases incohérents. Jérémie avait surpris des étudiants stagiaires marmonner que le vieux Xang tentait de prouver l’existence de la particule « Dieu ». Il se souvenait aussi qu’il leur avait hurlé dessus pour qu’ils retournent bosser, et que cinq minutes après il avait entendu deux ingénieurs chuchoter ces fadaises à la machine à café. Ça n’avait aucun sens.

Jusqu’à ce soir.

« Vous devez nous dire ce qu’y est arrivé là bas Monsieur Lambert »

Cette fois c’était une blonde monotone aux épaules d’éléphant qui le toisait. Derrière elle, deux agents des forces de l’ordre repoussaient la barbichette devenue pivoine. Comment leur dire ? Il était venu au laboratoire car le responsable de la sécurité l’avait appelé. Quand il était arrivé la porte du laboratoire où Xang œuvrait était réduite en miette. Des traces de sang marquaient l’entrée. Ensuite…le mur couvert d’inscriptions mathématiques, des centaines d’ordinateurs allumés imbriqués les uns dans les autres…le corps en morceau du responsable de la sécurité…et Xang…. Xang qui se tenait devant le mur en récitant des listes de chiffres. Le mur qui semblait devenir liquide. Le vieux ne l’avait pas vu, mais de toute façon Jérémie était resté stupéfait, incapable de prendre une décision. Il aurait bien voulu saisir une barre de fer et fendre en deux cette petite tête ridé qui criait hystériquement. Mais le mur explosa avant qu’il ne puisse intervenir. Xang voulait voir l’origine du monde, la réalité primaire, d’après ce que disaient les gens, voir « Dieu ». Peut être pour retrouver sa fille ?

« Monsieur Lambert…s’il vous plait…l’activité électro magnétique qui a été mesuré au laboratoire…elle apparait un peu partout dans le monde depuis une heure…aidez nous… on note déjà la disparition de milliers de personnes… »

Cette fois c’est une femme brune, scientifique comme lui. Son visage blême est creusé par de nombreuses nuits blanches. Pas d’alliance à la main. Il aimerait lui présenter sa copine lesbienne nymphomane, Natacha, pour que cette pauvre diablesse pense à  autre choses que ses putains d’équations. Soudain il frissonna car la face du professeur, déchirée par la terreur, remplaça un instant la frimousse inerte de la femme qui voulait le faire parler. Derrière elle, deux ouvriers passèrent en hâte un grand miroir entre les mains. Jérémie hurla. L’image qu’il croisa dans le reflet était celle d’un Jérémie privé de jambes et de bras. Le mur avait explosé. Derrière il n’y avait rien. Rien. Un grand vide. Un gouffre qui absorba Xang et ses propres membres. Il se souvenait à présent, du hurlement de Xang avant que la peau et les os ne soient désintégrés dans le vide.

« Le monde n’existe pas… »

Share SHARE
Ce contenu a été publié dans Accueil, Nouvelles, Texte. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire