Histoire d’une fleur

Histoire d’une fleur

« Hé…fsssssssssssssss » sifflèrent silencieuses mais  brutales les lèvres épaisses d’Ahmed. La casquette tombante et le survêtement Nike d’une blancheur mousseline éblouissant presque la nuit. Il continua de siffler jusqu’à ce que la forme titubante sorte un peu plus des ombres. « P’tain sa race, il tient plus debout ce con… » miaula un nain sombre et boutonneux planqué derrière les longues jambes d’Ahmed. La nuit avait recouvert de son manteau le plus noir la cité, et on entendait le son lointain des téléviseurs s’échapper dans la chaleur moite de l’été depuis les fenêtres béantes. « Hé toi là, tu fous quoi là ? » grogna cette fois Ahmed le géant, ou Ahmed longues jambes comme l’appelait dévotement Charlie. Cette cité, ils la détestaient comme des ados en crise haïssant leurs parents, elle s’accrochait à eux où qu’ils aillent et quand ils y revenaient c’était le mutisme boudeur devant les murs inexpressifs. « Fais lui sa fête à ce clodo de merde » grinça Charlie qui lissa sa petite moustache duveteuse d’un petit coup de langue. Ahmed resta immobile tandis que la silhouette se dépêtrait maladroitement des ténèbres de l’étroit local à poubelle.

Il tenait encore dans sa main les restes de quelques sandwichs grecques que cousin Mahmoud lui avait refilé juste avant la fermeture du magasin, plus par lassitude de lutter contre le piaillement de deux petits affamés que par sens de la famille. Ils avaient mangé dehors sans causer, assis sur des dalles de bétons fracassées, et à défaut d’étoile ils avaient observé impassibles les voitures circuler dans les environs. Leurs yeux absorbés par le néant brûlaient soudainement lorsque des petits groupes de filles, groupuscules organisés et menaçants, passaient en délivrant des parfums aussi pesant que leurs tenues étaient légères. Le repas englouti, ils étaient restés un peu couillons, seuls dans un endroit encore plus solitaire qu’eux. La cité divorcée de son propre pays. Une petite brise s’était soudain élevée depuis l’asphalte grisâtre, et les deux compères s’étaient décidés à bouger. Mais où aller ? Sur son skate, Charlie guidait Ahmed pour une promenade improvisée qui fut alternée par des rencontres avec d’autres promeneurs fatigués. Au détour du parc, alors que Charlie s’était quasi castré en glissant sur une rampe, le Gros et ses potes les avaient salués. Quand le Gros vous salut, on vient à lui sous la peine de finir coursé par toute une bande d’accroc à la cocaïne. On appelait ses gars les ‘tonton chalumeaux’ parce qu’ils vous cramaient les noix pour moins de cinq centimes. La composition physique du Gros pouvait prêter à rire. Un menton masqué par une écharpe de chair graisseuse, un ventre élastique qui faisait un drôle d’effet yoyo à chaque fois qu’il respirait, et pour couronner le tout : une surprenante voix de jeune fille dont les fleurs recouvriraient par million son hymen sacré. Mais derrière lui ce cachaient la cruauté et la sauvagerie. Quand le Gros vous dit bonjour, répondez sous peine de finir en marron chaud.  « Hé venez là…ouais Ahmed me regarde pas comme ça, c’est à ta gueule de con d’arabe que je cause » fit d’un œil fauve le Gros quand il comprit que les deux promeneurs tentaient de l’esquiver en se réfugiant derrière un bosquet cancéreux.  La suite ne fut pas des plus agréables pour leurs oreilles presque innocentes. Le Gros, bien que dealer, maquereaux et chef de gang cocaïnomane, tenait à la sécurité de SON quartier. Instinct de propriétaire.  La police avait baissé les bras, et se reposait depuis longtemps dans un bar PMU retapissé par les crachats successifs des habitants. Ils apprirent donc que les putes et quelques petits dealers à son service avaient disparu, et que « si je surprends ces salauds en train de partouzer avec ma came, ça va chier ! ». Ils parvinrent à s’éclipser poliment, et c’est là qu’Ahmed réalisa qu’il trainait encore avec les restes du repas. Il était du genre méticuleux, et l’on pouvait deviner rien qu’a l’aspect global de sa tenue qu’il aimait l’ordre et la propreté. Les restes devaient aller dans une poubelle, c’était la règle. Pas question de céder aux soupirs de Charlie dont les yeux roulaient ironiquement.

L’ombre se retourna. Charlie et Ahmed eurent un mouvement d’hésitation. C’était des yeux incrustés de lignes sanglantes qui les fixaient à présent. Entre les poubelles, la tête perchée sur un long cou recouvert de poil semblait osciller à la façon d’une feuille morte préparée à une chute mortelle. Une goutte de sueur coula le long de la nuque de Charlie, ce qui eut pour effet de le sortir de l’immobilisme. Sortant des jambes d’Ahmed il aboya : « T’es trop con mec, c’est pas là qu’il faut dormir…vas-y casse toi, non mais hoooo ! ». L’homme fit une moue qui découragea le teigneux Charlie : aucune peur ne s’éveilla dans la fixité du regard qui les décortiquait.  Bien au contraire, il semblait étrangement heureux d’entendre une voix, même si le ton de celle-ci n’était guère aimable, et d’un autre coté  un air de conspirateur se peignit sur sa face déjetée. La glotte de Charlie se bloqua, tuée instantanément lorsque les premiers sons de la voix du squatteur se firent une place dans un silence pesant qui voulait alors envahir le local. Une sorte de raclement ferrailleux accompagnée d’une suite de grincements stridents.  Ils ne comprirent rien au début, mais l’autre répéta plusieurs fois tout en souriant d’une façon de plus en plus complice.

« J’ai cueilli des fleurs »

Quand leurs cerveaux embués saisirent le sens incongru de la phrase, leurs épaules s’affaissèrent de soulagement. Ahmed secoua la tête pour chasser la tension qui lui avait paralysé le corps.  Putain ! Les boules pour un pauvre clodo le cul dans les poubelles, mais t’es un pd ou quoi ?  se reprocha-t-il intérieurement. Un pauv mec tellement bourré qu’il veut nous donner des fleurs… Et Charlie de reprendre ses esprits. « Vas-y gardes les tes fleurs… » fit-il en jetant les emballages dans la poubelle la plus proche. Il s’était alors rapproché de l’homme et celui-ci commença à ouvrir un énorme sac de voyage sur lequel il s’était assis. « Non c’est bon mec garde les tes fleurs à la con… » anticipa Charlie qui voyait venir le coup. Le genre de combine de clodo pour gagner deux ou  trois piécettes afin d’aller chez l’épicier pour y acheter de quoi se murger la tronche et vomir son désarroi par terre. Une façon de dire merci à la ville.

« Elle aime tellement les fleurs. J’ai cueilli des fleurs pour elle »

Ce n’est pas parce qu’on a un physique ingrat et qu’on habite un coin légèrement faisandé qu’on a pas de cœur ni une once de compassion. Malgré toute la répulsion qu’ils ressentaient pour ce tas de loque, cette phrase, dite avec un timbre de voix qui charriait les images de paysages ravagés, porta un coup d’estoque  en plein cœur. Ahmed se massa le menton d’une main devenue presque fébrile.

« Tu parles de qui mon gars ? » demanda-t-il.

« Je suis fleuriste dans la rue saint Jule, et je l’ai rencontré là-bas »

L’homme cessa de fouiller dans le sac pour ouvrir un autre sac, celui de sa vie. Charlie regretta que son ami ait ouvert cette fontaine à jérémiade, mais après tout…entre ça et la Star Ac. Il leva les yeux, non au ciel mais vers un plafond lézardé, en imaginant le petit cul des apprenties gueulardes qu’il ratait ce soir.

« Elle aimait mes fleurs, surtout les roses blanches…ça lui rappelait la neige de son pays.  Elle venait de Hongrie. Je lui apprenais le français et elle voulait se marier avec moi. »

Charlie et Ahmed étaient assis sur le sol crasseux. Ils écoutaient, le cœur battant. La voix brisée de ce fleuriste déchu les captivait. Ils connaissaient la petite boutique dont il parlait, et bien qu’ils n’aient jamais compris l’utilité d’un tel commerce, ils se remémoraient le visage propret du petit vendeur qui se tenait désormais devant eux en piteux état.

« Elle me disait qu’il fallait faire vite parce qu’on risquait de la renvoyer chez elle. Mais un soir elle n’est jamais revenue…et tout ce que j’ai trouvé chez elle c’est un peu de cette poudre blanche qu’elle appelait sa ‘petite neige’. »

Les yeux du fleuriste se remplirent de sang. D’une main osseuse il essuya une larme coincée dans ses paupières.

« Je l’ai cherché partout. Et puis j’ai compris qu’elle était morte… »

Les deux compères s’y attendaient. Ils devinèrent que cette fille était une des nombreuses prostituées qui bossaient dans les environs. Le Gros n’aimait pas que ses filles se fassent des contes de fée. Ahmed et Charlie baissèrent les yeux en réalisant que ce fils de pute avait sans doute réglé son compte à la princesse du fleuriste. Un peu de poudre,  beaucoup d’arsenic et un fleuve. Le pauvre type avait laissé tomber sa langue au fond de sa gorge nouée. Mais contre toute attente, il poursuivit son récit.

« Ils l’ont tué. Mais qu’est ce que je peux faire d’autre que d’aller sur sa tombe pour y déposer les fleurs qu’elle aimait tant ? Alors voilà, je coupe les fleurs et je les dépose sur sa tombe  tous les soirs. Vous voulez m’aider à planter les fleurs que j’ai cueillies ?  »

Ils échangèrent un regard embarrassé. Il y avait quelque chose de magnétique dans la question de cet homme anéanti qui les poussa à accepter non sans un certain embarras. Ils quittèrent le local en direction du cimetière. Le fleuriste, portant sur son dos le sac à dos contenant les fleurs, tanguait comme un navire ivre. Charlie était soulagé que le mec ne demande pas de l’aide pour porter un sac aussi lourd. Non, parce que jouer les gentils croque-morts on veut bien, mais faudrait pas abuser…maugréait-t-il pour lui même. Mains dans les poches et mine renfrognée il scruta Ahmed auquel il en voulait de se retrouver la nuit à se la jouer cortège funèbre. Il ne pourrait pas voter pour l’expulsion de Maïkeul, ce chanteur à la bouche en trou du cul tout juste capable de lâcher des caisses grosse comme sa connerie. Quel enfer ! Si ce con reste, il se tapera encore des reprise de Brel en version R’NB au prochain show télévisé, et les oreilles de Charlie si elles pouvaient vomir ne se gêneraient pas le moins du monde de refaire la décoration du salon de ses parents. Ahmed sentait le petit nain dans son dos le cribler de flèches avec ses yeux de fouine. Il ne comprenait pas lui même pourquoi il avait voulu suivre ce paumé mélodramatique…mais ce destin l’avait touché, hé oui, touché en plein cœur, lui la terreur de sa génération. Et puis il détestait le Gros, et peut être voulait-il se remplir encore plus de haine à l’égard de ce fumier bedonnant. Une fois arrivé, les grilles du cimetière s’ouvrirent (le fleuriste en avait visiblement les clefs) sur le champ  désolé des tombes silencieuses. Le fleuriste les amena devant celle de son amour, et ils furent émus pour la première fois de leur vie. De toutes les tombes qui s’alignaient froidement dans les ténèbres, c’était la seule qui semblait vouloir montrer que la vie pouvait encore jaillir de la terre la plus morte. La pierre était entièrement cachée par un surprenant tapis de roses blanches qui donnait l’impression qu’elles avaient bravement percé de leurs délicats pétales la roche la plus dure. Du lys poussait tout autour de cette forêt immaculée telle une muraille vivante prête à donner sa vie pour éviter que des pieds maladroits n’écrasent les roses. Au sommet de la tombe, un petit bouquet de roses rouges rayonnait comme un cœur incandescent au dessus de nuages auxquels la lune donnait des reflets argentés. Le fleuriste resta interdit pendant de longues minutes pendant que les deux adolescents oubliaient complètement qu’ils vivaient sur terre, puis il posa son sac et plongea les mains dedans avec une nervosité de pèlerin arrivée devant son idole. Toujours confus, Ahmed et Charlie observèrent vaguement l’homme planter tout autour de la tombe des piquets de fer. A force de les frapper avec un maillet  pour les enfoncer dans le sol rocailleux, son visage devint aussi rougeâtre que ses yeux qui se perdaient dans un chagrin de plus en plus noir. Ce n’est qu’une fois tous les piquets plantés que le fleuriste s’accorda un moment de répits. Ils s’aperçurent que cet effort avait été pour lui épuisant et spontanément ils allèrent vers le sac pour en sortir les fleurs afin de les mettre en place. A peine Ahmed ouvrit-il le sac que le fleuriste avait saisi son bras de sa main desséchée.

« Je vous en prie faites attention, ce sont des fleurs très rares. Faites attention en les sortant des sacs plastiques… » dit-il en serrant le bras plus fort que n’aurait pu le penser Ahmed pour un homme dans son état.

« Z’en faites pas m’sieur, je vais juste vous sortir les sacs plastiques» le rassura Ahmed en tapotant l’épaule du squelette qui le suppliait des yeux.

Charlie ne comprit pas tout de suite pourquoi Ahmed, les mains enfouies dans le sac de voyage, fouillant l’intérieur avec précaution pour contenter le fleuriste névrosé, perdit en un instant toutes les couleurs que lui avait donné son origine maghrébine. Il était devenu plus blanc qu’aucun skinhead ne le deviendrait jamais. Ses yeux étaient tellement sortis de leur habitacle que Charlie les imagina tomber et rebondir comme deux balles de ping-pong. Puis se fut la débâcle : le grand corps fut happé d’un grand frisson et l’ensemble se cassa la gueule d’un coup. Par terre, K.O, évanoui le caïd de la cour de récréation. Charlie se fit encore plus petit qu’il ne l’était. Je suis pas là, je suis sur le canapé chez mes parents et je mate un porno…tenta-t-il vainement de se persuader. Le fleuriste resta un peu étonné et passa du corps étendu au sac d’un œil inquiet. Il haussa les épaules en signe d’incompréhension puis sortit un des sacs plastiques. Charlie aurait aussi aimé tomber dans les pommes. C’est bien la seule fois de sa vie où il souhaita être une couille molle comme on en voit dans les films pour pouvoir beugler comme une gonzesse et courir. Mais la peur peut aussi être une apathie complète du corps qui décide de rester conscient mais malencontreusement engourdi jusqu’aux os. En revanche, si tous ses muscles étaient trop hébétés pour agir, sa vessie, un brin réac sur les bords, décida de protester et se relâcha carrément. Bref, Charlie ne pouvait échapper à la suite. Le fleuriste réalisa son œuvre comme si de rien n’était. Des mystérieux emballages il fit surgir des têtes décapitées qu’il enfonça sans sourciller sur les piquets métalliques. Charlie dont le pantalon se remplissait d’une ondée chaleureuse, bien maigre réconfort, reconnu certains des dealers du Gros. Dix têtes finirent empalées jusqu’au crâne autour de la tombe, la mâchoire tombante et les yeux révulsés. Une fois que les têtes sanguinolentes furent à leur place, l’homme s’agenouilla face à la tombe et commença à parler comme si une personne se tenait devant lui.

« Je t’apporterais les autres fleurs demain. J’en ai vu de très jolie dernièrement. Tes amies sont parties avec la poudre blanche et l’argent, je pense que tout ira bien pour elles.

Oui. Moi aussi.

Je suis content que ça te fasse plaisir.

Non, ne te fais pas de soucis pour moi, la grosse fleur ne risque pas de se faner avant que je la cueille.

Oui hi hi hi. Je sais.

Non, ils sont avec moi, ils voulaient voir ta tombe. Ils sont gentils.

D’accord.

Je t’aime.

Oui. A demain ma chérie. »

Le fleuriste laissa Charlie seul. Il disparu à l’ombre des tombes qui devenaient rieuses sous la pluie de pétale rouge que faisait pleuvoir le maigre corps boiteux autour de lui. Dix visages amorphes scrutaient la tache sombre entre les jambes de Charlie. « Alors tapette, tu t’es pissé dessus ? » jazza sournoisement l’une d’elles dont le barre métallique apparaissait distinctement entre les dents qui claquaient. Charlie, illusion ou pas, lui fut reconnaissant, il s’écroula à terre et rejoignit Ahmed au pays des évanouis.

Share SHARE
Ce contenu a été publié dans Accueil, Nouvelles, Texte. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire