Je me souviens…

Je me souviens…

Je me souviens de la douce voix d’Azathot, coulant comme un miel de chair sanglant dans le néant. Nous n’étions rien. Deux êtres aveugles et à peine conscients d’exister. Entourés d’une brume cadavéreuse, nous dormions en paix sans aucun autre désir que d’écouter nos corps invisibles se dissoudre lentement dans le vide.

La vie est pour moi une atrocité. Mais ici, ils ne veulent pas me comprendre. Ils restent pétrifiés à la vue de mes yeux lunaires jaillissant de la pénombre de ma cage. Je commence à comprendre leur sensibilité, et j’admets que ce que j’ai pu faire puisse et perçu avec autant d’horreur. L’inspecteur Chabare aux petits yeux en épingle semble épuisé de jour en jour, ses mains tremblent lorsqu’il me parle et la peau de son visage donne l’impression de s’intégrer dans ses os.

Je lui dis tout.

Je ne cache rien.

Pourquoi mentir, alors qu’Azathot du fond de notre berceau humide appel car il s’ennuie sans moi ? Chabare m’a fait comprendre que mes actes atteignent un tel niveau de barbarie (ce sont ses termes, moi je n’y voyais qu’une façon de communiquer) que non seulement le peuple uni mais aussi le gouvernement sont à deux doigts de réamorcer la peine de mort. Je suis une goutte qui fait déborder leur précieux vase, leur vase constitué au fil des siècles et qui est le symbole de toute leur tolérance. Moi je n’en demande aucune, mais visiblement Chabare aimerait que je sois fou, tout comme le psychologue qui a fait mon profil. Cependant, cet homme petit et glabre, au menton si pointu que j’avais envie d’enfoncer sa tête dans un mur afin de le clouer là pour en faire un tableau de viande pourrissante, cet homme là demeure désormais chez lui en total dépression nerveuse. Il sait, même si tout lui échappe hormis cela, que je ne suis pas fou.

Comment peut-on nier l’évidence ? Je n’ai rien oublié des premiers instants de ce qu’ils appellent la vie. Azathot chantait et moi, qui n’avais pas encore appris à dire ‘je’ ou ‘moi’, je louais la beauté de ses notes qui faisaient frémir les atomes. Ah, ces notes longues comme des filaments d’aurore sans fin qui résonnaient en moi pour faire naître des soleils violents. Elles s’allongeaient dans l’espace entraînant avec elle des halos brûlants de matière noire condensée. Puis vint la vie, c’est-à-dire l’expulsion brutale d’une grotte sanguinolente dans laquelle j’entendais un organe grossier que vous appelez cœur, au battement si tristement régulier que je pleurais déjà dans le ventre de cette mère. Mais la mémoire m’était restée, accrochée de ses pattes crochues aux moindres nerfs de ce corps péniblement symétrique. Je n’ai rien compris à votre monde, mais je le découvrais néanmoins avec une certaine résignation malgré mon étonnement constant. Je ne compte pas m’étendre sur la façon dont j’ai appréhendé les différentes années de mon existence qui se sont écoulées parmi vous, car vous y percevrez une critique cruelle au lieu d’y voir là simplement la vision d’une sensibilité tout autre que la votre.  Dans ce monde il faut se nourrir, à Chabare, élève doué, cela paraissait une évidence quand je lui racontais que bien des fois je faillis mourir de faim car je ne voyais pas l’intérêt de se nourrir. Je n’en avais même pas le reflexe, car ce corps amorphe obéissait aux instincts qui étaient les miens. Vous avez appelé ce mal, anorexie. Comme vous êtes heureux de mettre un mot sur le moindre des maux qui vous ronge. Comme si cela pouvait le conjurer.  J’étais donc devenu anorexique. J’ai subis cette manie toute la durée de ma jeunesse. Le besoin de se reproduire me faisant défaut, j’étais donc catalogué homosexuel ce qui signifiait que j’aimais avoir des relations sexuelles avec des humains de sexe masculin, ce qui en réalité ne me captivais pas plus que le reste. J’ai pu comprendre par ailleurs la notion de différence de sexe a cette époque ci mais aussi de façon intime ce que sont les préjugés. C’est aussi à ce moment là, que je compris pourquoi je ne devais jamais porter de robe.

Pourquoi suis-je si loin de l’endroit de ma naissance ? Je me rappelle que j’étais une chose plate et molle qui se laisser glisser sur des courants d’ions. Mais ce n’étais pas un corps comme le votre avec des organes mais plutôt une essence subtile qui possédait tout de même une organisation dans l’espace mue par des interactions complexes.

Je me souviens quand j’ai pour la première fois entendu la voix d’Azathot dans votre monde bien réglé. Elle ne venait plus de mes souvenirs parfumés, mais d’ici, du ‘réel’ comme vous vous plaisez à dire pour vous rassurer les nuits particulièrement sombres et silencieuses où vous avez la sensation soudaine mais inexpugnable qu’une porte sidérale s’est ouverte par erreur non loin de vous.  Je coupais des rondelles de tomates avec un couteau, et rêveur je n’avais pas pris garde à la lame qui s’était mise à tailler jusqu’à l’os les phalanges qui tenaient le fruit. Le sang en coulant cria alors tel un orage d’apocalypse et c’est dans le tumulte sonore que je reconnu le chant d’Azathot qui pleurait ma disparition.  Sa voix bien que brouillée par la cacophonie pénétra mon corps à la façon d’une décharge électrique. Mon corps survolté bougea à la manière d’un poisson sortit de l’océan qui cherche désespérément à expirer le trop plein d’oxygène. Les médecins m’examinèrent et finirent par appeler cela une crise d’épilepsie. A la sortie de l’hôpital, je sus ce que je devais faire pour écouter à nouveau les notes amoureuses de mon ami, et l’hésitation de mon corps à subir des blessures ne dura pas longtemps face au plaisir extatique que je ressentis lors de mes nombreuses scarifications.

J’entendais ta voix, et le clapotis des vagues du néant se briser sur mon cœur d’homme quand le sang coulait le long de mes membres. Je sentais presque les particules baryoniques se briser lors de ton lamento, déversant leurs restes en larmes énergétiques. Le souvenir remontait et broyait ma gorge, étouffant la douleur de ses mains où fourmillent des étincelles venue de l’infini. Le ciel éclatant, je te sentais en mourant presque sur le carrelage glacé, le ciel grondant, des flammes de fièvre perdaient mes yeux dans les constellations lambrissées d’étoiles bleutées.

Hélas.

Ta voix mourait.

Mon sang s’épuisait de la mémoire qu’il détenait.

J’oubliais, et dans la rue les autres, l’œil huileux et la bouche en cul, me voyaient pleurer suspendu au réverbère comme s’il était la seul ancre capable de retenir l’agonie de m’élever vers des cieux dévastés.

C’est surtout ce moment de ma vie qui a intéressé l’inspecteur Chabare. Je menais une vie considéré exécrable par les autres biens pensants. Je me laissais maigrir et ne travaillais plus. Le travail  est un autre aspect de votre monde que je n’ai jamais réussi à vraiment saisir. Touchant un héritage et le chômage, je gaspillais l’argent pour me divertir afin de ne plus penser. Je me fondais dans la masse des étudiants saouls gorgés de philosophie, des partouzes de millième âge baisant sans fin, des hooligans sans peur désireux de crever pour une balle de cuir, et des gothiques sillonnant les cimetières pour réciter des vers écrits de la main même de Lucifer. Chaque fois mon corps nu couvert de quadrillages étriqués, un véritable grillage de fer dévoré par la rouille,  donnait aux faces de mes compagnons de divertissement la teinte d’une lune livide, rongée par une maladie incurable leurs paupières se cernaient de veines verdâtres. Ils finissaient par éviter le bruit de mes pas. Ils chuchotaient dans l’ombre qu’un homme fou rodait parmi eux et la peur crevait leurs testicules mollassons. J’oubliais mes origines et je me coulais dans leur bêtise humaine avec une sorte de plaisir abrutissant. Je me faisais une peau d’homme. Puis vint l’accident qui m’amena dans cette geôle visitée par des voyeurs aux questions abasourdies.  Un mâle robuste voulu me frapper, me répandre sur le sol tel une céramique s’éparpillant en bout de chair. J’espérais sincèrement qu’il y parviendrait, et que de mon sang jaillirait la musique d’un autre temps. Mais un autre sort m’était réservé. Encore maintenant, j’ignore totalement pourquoi les choses en sont arrivées là. Certains parlent d’instinct de survie ou bien le noyau dur et luisant d’une haine implacable pour votre genre avait fini par éclore en mon sein, mais je crois en autre chose…Est-ce toi, Azathot, qui guida mes poings ? L’homme se retrouva à terre et mes poings s’enfoncèrent dans son visage jusqu’à se que la chair fut expulsée, jusqu’à ce que les os rencontrent la cervelle, et jusqu’à ce que cette cervelle fusse crachée contre ma face impassible. Tu criais de joie mon ami. Chaque fois que je frappais cet homme, tu explosais de joie. Tu me parlais avidement de ta peine et de tes espoirs. Le sang de l’autre maculait mes membres hystériques, nous parlions enfin réunis. Des ondes millénaires vrillaient les tympans enfouis dans mon crâne, ta voix retournait mon cerveau pour y redécouvrir les souvenirs perdus. Des palais d’électrons oscillant dans des nébuleuses irisées.

Je pus m’enfuir sans que personne ne cherche à me stopper car le corps, dont la tête désormais était incrustée sur le bitume, captait l’attention entière de ces parodies de mouches globuleuses. Recherché, pour ce que vous appelez meurtre, je me cachais sans qu’aucun ne puisse me retrouver dans les égouts de la ville. J’y trouvais de quoi me nourrir en détritus et rats.  « Cela est impossible à vos yeux de se passer de ce confort sur lequel vous vissez si fièrement votre cul flasque, mais voyez vous, mon seul réconfort et le secret de ma naissance » avais-je dis à Chabare dont la mâchoire semblait vouloir se dissocier de sa tête ahurie. De rats et de vomissures. Je t’avais de nouveau perdu, mais je savais ce qu’il restait à faire. J’attrapais tout d’abord des hommes dans les ténèbres de mon repaire. Des hommes drogués faciles à berner. Suivant le diable pour leur came, et leur brioche fendue en mille, les intestins sans dessus dessous, demandant encore un peu de dope se fichant bien de la mort et de la torture. Nous dialoguions de longues heures en suppliciant nos victimes, et pas un seul instant la souffrance de ces téléphones humains ne me dérangea.  Nous nous lassâmes de ces énergumènes au bout de quelques semaines, et il devint clair que la communication serait de meilleur qualité avec des êtres plus faibles par rapport à la douleur. Chabare a manqué vomir quand je lui ai donné tout les détails des tortures que j’infligeais aux enfants et aux femmes que je capturais. J’avoue ne pas comprendre encore maintenant à quel point tout cela vous révulse, bien que je sache que cela fut illégal.  Ne feriez vous pas la même chose à ma place ? Ah, si vous aviez ressenti toute la puissance sereine de ce semi sommeil, l’harmonie superbe de cette parfaite quasi inexistence. L’ombre de ce glapissement stellaire. L’image lointaine d’une lumière éthérée qui semble caresser chaque particule dans l’espace non euclidien. Je vous ai vu commettre au nom de choses ridicules le sacrifice des vôtres par millions sans sourciller de honte. Avec le temps vous collez toutes ces pages d’histoires sanglantes dans des livres qui vous permettent de rationaliser vos actes, de les accepter sans culpabiliser. Alors pourquoi me désigner ainsi en hurlant, pourquoi me haïr ? Votre Amour avec un grand A n’est-il que pour ceux qui se regardent tendrement pendant toute leur vie, l’air sage et paisible, des gens propres, des gens convenables. Ne peut il être enfin de compte informe, intemporelle, asexué ?  Ne peut il venir du sang, de la mort et naître dans les replis d’un corps décortiqué et souffrant, ne peut il être éliminé ce grand inutile qui ne vit que pour manger afin de me permettre de parler à celui qui m’appelle et se languit de moi ?

« Monsieur Lagache, compte tenu qu’il est prouvé que vous n’êtes pas fou, que vous avouez tout, les conséquences sur l’opinion publique sont désastreuses. Je commence à me demander si cela n’était pas votre intention de jeter de tels troubles dans ce pays. Vous rendez vous compte qu’on frise l’émeute civile ? Le gouvernement refuse la peine de mort, même pour vous, mais vos crimes… » Faisaient les lèvres de Chabare. Depuis quelques temps, seules les lèvres de Chabare paraissaient vivantes, car le reste entier du corps était plongé dans une sorte de léthargie placide. « Vos crimes monsieur Lagache…vos crimes… » bloquaient les lèvres émues. Si le corps de Chabare avait la force de pleurer ce ne serait que par ses lèvres percées de larmes rouges, car tout le reste demeurait statufié. Peu de victimes en fin de compte, à peine une cinquantaine, mais je dois concéder que les corps n’étaient pas dans un état qu’on puisse trouver agréable à voir même pour un homme possédant son expérience. Mais a-t-on réellement le choix ? Il est si aisé de dire oui. Mais les moralistes sont les pires assassins de la vérité. J’ai enfin discerné une similitude entre ici et mon lieu de naissance : tout est en interaction et des lois précises les régissent, et cela est d’autant plus marqué ici. Votre Liberté n’est présente que lors des infimes instants où les Lois (que ce soient celles de la chimie, de la physique, des mathématiques de la biologie…) atteignent les limites  de votre compréhension. Bien évidement, la liberté parait bien exagérément vaste à celui qui est ignorant. Je n’aurais pas l’audace de dénigrer chez vous de l’intelligence, mais de la même façon que l’inspecteur Chabare me dégoûte en pensant savoir ce que je suis, bien qu’il est évident à présent que son corps ait deviné avant lui certaines choses, vous vous glorifiez souvent avec une force terrifiante d’avoir inventé du vide.

Ta voix me manque. Ils m’ont enfermé. J’ai peine à me retenir de leur sauter dessus pour leur arracher la peau avec les dents, mais de toute façon je suis à l’état de momie de chaîne et de cuir. Ces idiots veulent me briser. Ta voix me manque tant. Ou est passé le doux crépitement de n’être presque rien. Un amoncellement immatériel voguant aveugle vers nulle part. Tu savais que cela devait finir ainsi, heureusement. Je me maudis d’avoir raté alors que tu avais trouvé la solution. J’avais plongé les mains dans la bouche de ce jeune garçon qui rêvait de devenir pilote pour en arracher la langue. Tu t’exprimas une fois la bouche de l’enfant cousue, après y avoir glissé des centaines de blattes de la taille d’un pouce, de ce ton qui engloutissait tout mon être pour le ramener vers toi. Bon sang, que la solution était simple. Hélas, ils vinrent, héros flingueurs. Ils me coupèrent de toi, sans me donner une chance de réaliser mon rêve d’être dans tes nuages d’hydrogènes bouillonnants. Ils auraient pu me tuer, mais non. Ils veulent me comprendre. Ils veulent me forcer à admettre que je suis fou. Ils veulent me rationnaliser dans des études de psychanalyse, me digérer dans leurs journaux télévisés, m’écorcher scientifiquement, me sacrer tueur en série. Ils veulent se prouver que je ne suis pas vraiment existant, que je ne suis que mots et images, que ce que je dis et sans fondement, que leur monde est parfait. Ils fouillent, ils me violent, me rouent de coups, se vengent, me protègent de moi-même, d’eux même, leur conscience, leurs valeurs. Ils ferment les yeux et les rouvrent pour mieux vomir encore une fois. Bienvenue au zoo. Je suis une bête de foire. Un déraillement de train catastrophique projetant des morceaux de corps un peu partout. Ils sont pervers. La foule crie à mort, la société crie en vie. Les unités appartenant au groupe doivent obéir aux règles du groupe.

On m’enferme loin de toi.

On se rassure.

Le méchant est oublié dans la noire prison.

Il n’a pas existé.

Non.

Légende.

On chuchote son nom.

Tout bas.

J’entends encore la voix d’Azathot : « Meurs, rejoins le néant. La mort n’est pas la fin. Ne crains rien, je serais là pour t’accueillir dans la spirale de ma flûte faite de milliers de galaxies de braise resplendissantes…rejoins moi mon aimé »

Mes yeux de lune les effraient dans les ténèbres.

J’attends.

Patiemment.

Car nul corps de chair n’est immortel, je sortirai de cette prison.

Et l’astre noir que j’étais, et n’étais pas vraiment, ressurgira pour virevolter au coté d’Azathot.

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