Plaisir inassouvi

Plaisir inassouvi

 

 

Le goupillon était bien blanc, preuve que l’arme n’était plus crasseuse. Dorian savoura la pureté métallique des lignes de son arme. Un bon vieux Walther PP comme celui de James Bond, avec le silencieux en option bien évidement. Comme s’était bon de lui faire confiance. Entre Dorian et les armes à feu, s’était une histoire d’amour. Il en possédait de toutes origines et de toutes époques, mais son préféré il le tenait entre les mains à l’instant même. L’éclat d’un soleil printanier éclairait le vaste salon de Dorian ; une large pièce rectangulaire à la décoration volontairement dénudée qui ne contenait que quelque valises et un matelas.  Il rangea l’arme dans son étui avant de sortir sur le balcon pour apprécier la vue de la mer. Le ciel de Corse était d’un bleu limpide, tout aussi profond que celui de la mer qui s’étendait devant lui. Comme s’est agréable d’avoir un travail qui force à voyager. Bien que certains pays ne furent pas toujours de tout repos, il profitait au maximum de cette aubaine. Le clapotis des vagues et leur fragrance salée installa une paisible sensation dans le fond de ses entrailles. Quel merveilleux endroit pour réaliser son contrat.

 

Le portable vibra dans la poche de sa veste couleur blanche pastel. Tout en laissant ses yeux vaquer à l’observation des rouleaux infinis de la mer agitée, son attention était absorbée par la voix basse qui lui donna une adresse et un nom. L’échange fut bref et Dorian retourna dans l’appartement pour préparer la réunion. Il étala à même le sol une carte d’Ajaccio et la parcourue du doigt. « Hôtel l’Empereur, 33 avenue Napoléon…mmmm…ah voici » fit-il en tapotant la cible machinalement. Il pensa une fraction de seconde au contrat, une jeune femme de 25 ans tombée héritière bien trop tôt d’une société dont les principaux actionnaires ne voulaient pas d’elle. Après tout, comment une dilettante sans diplôme, bad girl par excellence, ne pourrait pas susciter la jalousie une bande de vieux gorilles avide de pouvoir. « Bof » soupira-t-il. Il s’en foutait royalement. Dorian n’avait qu’une hâte, voir le corps gesticulant et giclant de sang avant qu’il ne tombe raide mort. Ce qu’il adorait par-dessus tout, c’était perforer la tête de ses victimes à l’aide de quelques balles explosives. Le visage ainsi criblé de balles  était si ravagé qu’il était impossible de reconnaître son propriétaire. C’étai une passion bien particulière, mais il la pratiquait comme un art. Ses sujets étaient délibérément des personnes de grande beauté, où à défaut des gens qui mènent une vie de paillette, qu’il prenait plaisir à détruire. Certain sont des créateurs, et par opposition, lui se voyait comme un destructeur dont l’existence était tout aussi fondamentale. D’ailleurs, il n’était pas loin de son cinquantenaire. Encore trois contrats après celui-ci et il invitait ses collègues à fêter ça avec des escort-girls. Depuis tout petit déjà, la mort le fascinait : l’immobilité éternelle du corps, sa rigidité terrible, le regard fixe qui ne contient plus aucune émotion humaine. Il était possédé par cette impulsion de mort. Rien ne pouvait le faire vibrer plus que lorsqu’il faisait passer de l’état de vie à celui de mort un être vivant. C’était d’autant plus beau avec des humains car ils dégageaient tellement d’émotions variées et compliquées avant de franchir le seuil. Il s’était donc vite lassé de torturer les petits caniches du voisinage, et son premier meurtre eut lieux à ses seize ans. Ce premier crime n’avait rien à voir avec ceux qu’il pratique à présent contre des sommes coquettes et qui sont méthodiques et subtils : non, c’était l’ébauche brutale et primaire de son art qui voulait s’exprimer. De toute façon, il ne pouvait pas tourner ‘bien’ comme disent les moutons. Il appartenait à une grande famille sicilienne versée dans le racket et sa carrière était avantagée par ses prédispositions morbides. Sa pauvre mère d’origine anglaise avait tenté de sauver l’intégrité morale de son fils en l’envoyant en Angleterre suivre de hautes études, et c’est là bas qu’il tomba amoureux des armes à feu. Bref, Dorian était pleinement satisfait de sa condition humaine et s’est l’esprit tranquille  qu’il prépara la réalisation de son œuvre d’art.

 

 

19h30. La jeune fille était à l’heure, cependant elle n’était pas seule comme l’avait supposé Dorian, car une autre femme l’accompagnait. Un petit bonus pour sa prime. Visiblement, la cible était farouchement lesbienne à la façon dont elle tripotait grossièrement sa compagne à la vue de tous. Toutes deux étaient habillées avec des robes en cuir noir si moulantes qu’elles ne cachaient pas grand-chose des parties intimes. Lorsqu’elles prirent l’ascenseur, Dorian quitta le bar des clients de l’Hôtel dans lequel il s’était dissimulé. Il connaissait les plans de l’Hôtel par cœur et il savait exactement où se trouveraient les deux filles, c’est pourquoi il prit tout son temps pour monter dans sa chambre judicieusement située en face de celle de ses futurs victimes. En réalité, il avait gagné les faveurs, au moyen de quelques billets discrets, du type à la réception pour obtenir cette chambre. Son cadavre gisait maintenant plié en quatre dans les égouts d’Ajaccio et serait, selon ses prévisions, retrouvé dans moins d’un mois. Il fit monter du champagne ainsi qu’un dîner dans sa chambre et regarda une émission ennuyante sur la télévision câblée. Il décida de prendre une petite douche froide pour se tirer de la torpeur d’un repas copieux. Il passa devant la bouteille de champagne toujours fermée et se promit de ne pas la boire avant d’avoir achevé le contrat. Habillé d’un peignoir de l’Hôtel, il attendit jusqu’a 3h du matin, puis il s’habilla de sa tenue d’assassin : cagoule, vêtement en polyamide renforcé et lunettes infrarouge, sans oublier le Walther PP avec silencieux et un couteau de combat US army. Il ouvrit la porte sans la moindre difficulté avec un simple passe partout et pénétra dans le petit salon privé. La femme qu’il avait aperçue avec le contrat, il n’en doutait pas, était probablement un garde du corps en dépit de ce qu’elles laissaient transparaître de leur relation. A pas feutré il se dirigea jusqu’à la chambre et brancha la vision infrarouge. Il ne fut pas surpris de constater que les deux femmes ne dormaient pas. Bien au contraire, car il voyait deux silhouette rougeoyante s’amalgamer l’une dans l’autre. Dorian ne put réprimer un sourire méprisant. Il se tint face à la porte de la chambre et l’entrouvrit le plus lentement possible jusqu’à ce qu’un de ses yeux rouge puisse observer la scène dans toute sa splendeur. Elles faisaient l’amour dans toute la bestialité de ce terme, et Dorian sentit l’excitation monter en lui. A genoux sur le lit aux draps de soie, elles s’embrassaient vigoureusement tout en se caressant mutuellement la poitrine. En vision infrarouge, Dorian pouvait observer à quel point le bout des seins s’enflammait à chaque contact des doigts eux même incandescent. Les mains de la cible glissèrent contre les reins de sa compagne qui se cambra en frissonnant. Elle descendit ensuite jusqu’au creux des fesses galbées de la garde du corps, et avec un plaisir sadique elle y enfonça la pointe de ses ongles. Elle poussa un petit cri de douleur vite surpassé par celui du plaisir grandissant. Dorian était saisi par cette débauche sensuelle mais aussi pour la place insolite qu’elle tenait dans ses projets. Il n’osa pas l’interrompre tout de suite et continua, poussé par un élan de perversité qu’il ne se connaissait pas, à scruter les deux femmes. La garde du corps passa sa langue le long des mamelles de sa partenaire tout en passant sournoisement une main entre les cuisses de celle-ci. La ‘cible’ haletante enfonça plus profondément ses ongles contre la peau soyeuse de sa protectrice. Durant de longues minutes, aucun geste ou gémissement de jouissance n’échappa à Dorian dont les oreilles tremblaient comme des feuilles. Ses yeux étaient brûlés par les soubresauts quasi orgasmiques du couple en flamme. Allongées l’une sur l’autre, elles frottaient leur sexe l’un contre l’autre avec la même cadence enivré que lors d’une orgie dionysiaque. Le lit vibrait et les petits cris se changeaient irrémédiablement en hurlements sauvages. Le coté artistique de Dorian se réveilla soudainement, alors que les deux femmes étaient proche d’atteindre le paroxysme de l’orgasme. Il fallait qu’il les tue au moment précis où elles seraient foudroyées par la montée au 7ème ciel. Suant à grosse goutte sous sa cagoule, il tira de son étui le Walther PP. Alors que les jeunes femmes transpiraient de bonheur et que tous leurs muscles se tendirent à l’approche du grand moment, Dorian entra comme une ombre funeste dans la chambre. A l’instant même où toutes deux explosèrent de plaisir en gémissant à en faire perdre ses moyens au moine le plus dévot du monde, une balle traversa  l’arrière du crâne de la garde du corps pour en ressortir au niveau de l’œil droit, tandis qu’une seconde balle entra furtivement entre les deux yeux de la cible en sortant accompagnée d’une moitié de cervelle. Le revolver fumant, Dorian poussa un long soupir empreint de plaisir. Il retira ses lunettes infrarouges et commença à réfléchir à la seconde partie de son plan quand soudain…une main gratta le tissu raffiné avec ses ongles. Sans doute un réflexe post-mortem. Il examina du coin de l’œil les deux femmes. Elles étaient l’une sur l’autre comme auparavant, à la seule différence que leurs visages étaient aspergés de sang et de chair déchiquetée. Le bruit continua. Presque imperceptiblement, les deux bassins se soulevèrent et se frottèrent l’un contre l’autre. Dorian crut devenir fou. Il se frotta les yeux et écarquilla les yeux dans la demi pénombre. Non ! Les deux femmes bougeaient encore. Les deux sexes encore humides tentaient de se rejoindre aveuglement, poussés par un mécanisme incompréhensible. Il recula contre le mur en pointant son arme vers elles, puis il hurla de terreur quand les têtes gesticulèrent pour s’embrasser à nouveau de leurs bouches mortes. Les mains, secouées par des convulsions atroces, parcouraient les courbes érogènes de l’anatomie féminine qui tressaillaient alors au moindre touché. De leurs bouches ensanglantées, elles léchaient et mordaient violement les poitrines opulentes avec une soif terrifiante. En proie à l’effroi, Dorian vida son chargeur sur les corps avides de plaisir. Des gerbes de sang maculèrent les draps et les murs, mais rien ne semblait pouvoir empêcher les articulations de ployer sous le joug du désir. Frénétiquement, les cadavres exécutèrent une danse macabre et érotique tout en poussant d’abominables soupirs d’outre tombe. Paralysé par la terreur, Dorian ne bougea pas d’un millimètre si ce n’est pour vomir abondement. L’un des yeux expulsé de son orbite fixait le tueur à gage en luisant d’un air blafard dans les ténèbres, et pourtant la pupille se contractait et se dilatait au rythme des caresses. Les doigts presque rigides pénétraient les orifices avec une tension nerveuse proche de celle d’une personne affamé, et dans cette faim que rien ne pouvait  assouvir se mêlait une étrange rage animale. Les deux corps se dévoraient mutuellement, se déchiraient cruellement, creusant la chair avec frénésie à la recherche du plaisir perdu à jamais. Exaspérés, ils cherchaient mais ne trouvaient pas ! Le feu du plaisir dévorait leurs nerfs exacerbés. Il leur fallait autre chose, du nouveau, de l’inédit…Dorian plaqué contre le mur vit avec horreur les deux choses se lever péniblement et avancer vers lui d’une démarche chaloupée. L’une d’elle lui fit signe du doigt de les rejoindre en passant sur ses lèvres couvertes de sang coagulés une langue violacée et lubrique. La seconde s’agenouilla tout contre lui et réduisit sans le moindre effort son pantalon en lambeaux. Ce n’est que lorsqu’elle attrapa dans sa bouche à la mâchoire tombante l’objet de son désir, qu’il hurla tel un damné plongé dans les flammes de l’enfer. Nul être humain de l’Hôtel ne put ignorer les choses monstrueuses qui se passèrent dans la nuit, et  de ce qu’on découvrit dans la chambre par la suite. A jamais restera gravé dans leur mémoire la nuit où le plaisir inassouvi tenta de dévorer le monde.

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