Les chaussures marrons

Les chaussures marrons

Tu étais la, allongé sur le sol. Les contours de ta peau fripée rattachée à une base solide qui avait parcourue des kilomètres de poussière, de roches rouges et de racines nouées. Les nœuds de ton crâne avaient connu les vents de la lointaine Afrique, et depuis lors, ils semblaient si secs que je me demandais : quand tomberont-ils en poussière, craquant dans l’espace comme un arbre desséché au bord d’une ancienne rivière inépuisable. Tes yeux d’acier avaient quant à eux gardé le souvenir des soleils de rouille qui creusent en l’âme humaine des royaumes imaginaires immortels.

J’ai entendu les derniers couinements de ta peau. Tu te tordais, en lamentation, à l’intérieur de ce toi-même émergeant que je voyais. Je ne comprenais pas tout ce qu’on ton être immergeais cachait. Comment aurai-je pu deviner ce filet de cheveux grisonnant entourant une tête ovoïde aux traits caractéristique de la bonhommie des anciens bourgeois de Flandre.

J’ignorais jusqu’alors tout de ce nez droit, presqu’aztèque, exigeant, pointant vers des mondes lointains, de ces narines carrées faites pour humer des odeurs cartésiennes.

J’ignorais tout de ces sourcils au froncement sévère, énervé et rebelle de père qui coupe net les racines des dévots Luthérien.

Et comment se rendre compte de ces yeux ? Alors que mon regard contemplait la carrure imposante d’une bête en carton, masquant les larmes de ton cuir marronnasse. Ces yeux malins et usés. Une étoffe grise désabusé sur un fond d’espièglerie blanche. Un regard qui sait aller droit au but, sauter par delà les murs de la fatalité.

Ton menton fuit encore un passé que tes jambes hagardes mais courageuses entrainent au loin des sentiers battus. Rattaché à la base de ta gorge, ce menton muraille est coiffé de lèvres de papier si fines que tu t’y couperais la langue si tu ne savais point user des mots et des sons afin d’en jouer pour être entendu par tes semblables. Au dessus des lèvres, cette moustache poivrée se marre bien avec tes pommettes rigolardes. Les molécules de Leffe ont fait de ce lieu un havre de paix qui quotidiennement s’humidifie au contact de la substance monastique pour mieux faire vibrer tes zygomatiques rubicondes.

Tout cela était lumière invisible à l’enfant que j’étais, de toute mon infime longueur je rampais tel le serpent du jardin d’Eden. Mon père était cette paire de chaussure. Celle de tous ces voyages. Ces chaussures aux lacets cramoisis, aux œillères oxydées et à la semelle vampirisée par les puissances telluriques.

Mon père, dans mes premiers jours de conscience éveillée. Mon père était ce duo de chaussure.

Et il partit sans encombre arpenter le monde.

Ce n’est que les chaussures remplies à nouveau de poussières d’étoiles qu’il revint donner à son fils; un visage.

Le visage du père.

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